Faut qu’on se parle du hijab!

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Le premier ministre Philippe Couillard déclarait récemment qu’aucun compromis ne serait fait par son gouvernement sur la « discrimination vestimentaire ». C’est sa façon de dire qu’il refuse d’interdire le port du hijab et d’autres vêtements ou signes religieux par les agents de l’État, même ceux qui détiennent un pouvoir coercitif comme les juges et les policiers. Cette interdiction est selon lui une discrimination injuste. Dans le même ordre d’idée, Gabriel Nadeau-Dubois juge que le débat sur les signes religieux est superficiel et qu’on devrait plutôt parler de l’intégration des musulmans. « Si on est progressiste, notre première préoccupation, c’est pour la vie des gens. La communauté [musulmane] souffre d’un taux de chômage absolument injuste et scandaleux, il faut s’y attaquer en priorité ». Bien au contraire, permettre aux agents de l’État d’afficher leurs croyances religieuses est un privilège qui n’a pas sa raison d’être et qui doit être interdit le plus rapidement possible pour assurer la paix sociale. Car si les musulmans ont de la difficulté à trouver un emploi, c’est en partie parce que les employeurs ne veulent éviter le problème d’avoir à gérer des accommodements religieux. Il faut qu’on se parle des signes religieux.

Qu’est-ce qu’un hijab?

Pour plusieurs femmes, porter le hijab résulte du choix libre et éclairé de la soumission à Allah. En arabe, le mot « hijab » désigne « ce qui sert à cacher ». La tradition du port du voile est d’origine proche-orientale. Déjà mentionné dans les lois assyriennes vers 1000 av J.-C., le port de ce voile est une « obligation pour les filles pubères d’hommes libres et interdit pour les prostituées ». Dans le Code d’Hammourabi au XVIIIe siècle av. J.-C., la femme libre, contrairement à l’esclave, porte le voile sous peine de sanctions. Un texte assyrien en fait un signe distinctif entre femme honorable et prostituée. Dans la tradition iconographique chrétienne, Marie est toujours représentée avec un voile de couleur bleue alors que Madeleine, la prostituée, est pour sa part toujours représentée tête nue. Au cours de l’Antiquité grecque et romaine, le voile remplit la même fonction de distinction sociale : soustraire la femme honorable de regards concupiscents des hommes. Cela lui permet de rester pure, donc de préserver la valeur qu’elle revêt pour son époux ou son futur époux. Derrière tout cela, il y a bien évidemment l’idée que la femme est la propriété de l’homme, une chair à mari. Paul de Tarse, un des fondateurs du christianisme, est très clair : le voile est « un signe de sujétion » (1Corinthiens, 11, 6-10). C’est l’ultime symbole de la ségrégation sexuelle. Mais comme c’est arrivé à la croix gammée au précédent siècle, le sens des symboles peut changer. Dans le Québec d’aujourd’hui, le hijab, c’est la liberté. S’inférioriser est un choix personnel.

Le sens historique d’un symbole n’est pas un choix personnel

Pour s’opposer à l’interdiction d’un signe religieux niant l’égalité entre les hommes et les femmes comme le voile, certains avancent parfois que puisqu’un signe religieux peut revêtir plusieurs significations et qu’un État laïc et neutre n’a pas pour fonction d’interpréter les signes religieux, le sens que peut avoir un signe religieux ne donne pas à l’État le droit d’interdire les signes religieux.

Il est certes possible que le voile puisse revêtir plusieurs sens. On peut toujours accorder un sens subjectif et personnel à un symbole. Pour certaines, il n’est peut-être que le symbole d’une appartenance à une communauté. Mais si le sens des symboles religieux est polysémique, il faut admettre en même temps que parmi tous les sens qui peuvent émaner du voile, il y a le sens misogyne traditionnel que nous rappelle l’apôtre Paul. C’est le sens traditionnel du voile et nul ne peut le nier. L’histoire du symbole rend son sens misogyne est présent même si ce n’est pas le sens qu’y voit celle qui porte le voile. Le sens originel du voile est , malgré la croyance subjective de celle qui le porte. La polysémie d’un symbole est indépendante de celui qui porte le symbole. Les différents sens du voile peuvent coexister, ils ne se manifestent pas à tous de la même façon, bien qu’ils soient tous réels. Les sens sont tous là en même temps, mais n’apparaissent pas à tous de la même façon. Pourrait-on porter une svatiska indienne en public sans problème en clamant qu’il s’agit d’un symbole de spiritualité hindoue? Bien sûr que non. On voit bien avec cet exemple qu’il est absurde de couper le symbole de son l’histoire. Le sens d’un signe ne vient pas nécessairement de celui qui utilise le signe, la sémantique n’est pas quelque chose de purement subjectif, sinon les signes ne seraient pas des signes. Le relativisme individualiste du sens des symboles est aussi insoutenable que si un étudiant se mettait à défendre son droit de dire qu’un mot selon lui désigne un sens que lui même lui attribue.

Même porté par des féministes libres et parfaitement autonomes dans leur soumission à Allah, le hijab nuit à l’égalité homme femme, tout comme un crucifix dans une école endoctrine. Tolérer que des femmes se voilent cause un tord social à la cause des femmes. Je crois que la présence de signe religieux dans les écoles cause un grand tort social. C’est un porte-étendard de l’islamisme, un rejet de l’héritage des Lumières et une source d’endoctrinement dans les écoles. Une femme qui se voile, même librement, banalise un instrument de ségrégation sexuelle, donc elle fait la promotion du sexisme.

Si l’on refuse à l’État la légitimité d’interpréter le sens de symboles potentiellement misogynes ou haineux, alors que l’État les interdise tous, par principe de précaution. Dans une société démocratique, la religion devrait être une affaire d’adultes vécues de façon strictement privée. La relégation du religieux dans la sphère privée est un cas de restriction raisonnable de la liberté.

Nous posons comme principe que dans un État neutre, les agents de l’État doivent apparaître neutres. Porter un symbole religieux, ce n’est pas être neutre sur le plan de la religion, et que par principe, un agent de l’État doit être neutre. L’autorisation d’afficher ses convictions religieuses dans les institutions publiques privilégie les religions qui recherchent de la visibilité. L’interdiction supprime ce privilège. Être neutre et équitable implique de traiter tous les citoyens de la même manière. Afficher sa religion, c’est donner le privilège de la visibilité à ses croyances personnelles. Ça n’a pas sa place dans une salle de classe ou au gouvernement. Le but de la laïcité est la paix des religions et des croyances; ses moyens sont la tolérance dans la société et l’abstention dans les institutions d’États (institutions communes). Donner de la visibilité à l’islam est incompatible avec le rôle d’un agent de l’État. Par définition, un agent de l’État neutre doit apparaître neutre. Il doit être un modèle de neutralité.

Protégeons nos enfants

Certains diront qu’afficher ses croyances religieuses est un crime sans victime et qu’il faudrait s’assurer que le hijab cause réellement un tort à des individus avant de l’interdire. La question de savoir si l’interdiction doit être justifiée d’un point de vue déontologique (par principe) ou conséquentialiste (en évaluant les torts causés par le voile) peut se discuter, mais nous devrions tous reconnaître qu’il faut au moins interdire le port du hijab aux personnes qui travaillent en éducation auprès de jeunes mineurs. Car un mineur n’a pas la maturité nécessaire pour comprendre la multiplicité des sens du voile et il a donc là un réel risque d’endoctrinement involontaire. Les élèves risquent de finir par voir le hijab comme un simple bout de tissu, et c’est exactement ça le danger : les enseignantes voilées banalisent une pratique sexiste aux yeux des enfants. L’interdiction des signes religieux dans les écoles et sur tous les agents de l’État s’impose, et le plus tôt sera le mieux pour assurer la paix sociale.

 

Lettre à mon ancien professeur Jean Grondin

Lorsque, tout jeune homme, j’assistais à vos cours, je croyais être touché par la vérité. J’avais notamment reçu cette grâce lorsque vous aviez présenté l’hylémorphisme d’Aristote, au cours de l’hiver 1997. Vous aviez expliqué la théorie aristotélicienne de la substance avec tant de virtuosité que j’avais l’impression que la vérité avait été trouvée. À la sortie de la classe, je vous ai fait part de mon émerveillement et vous m’avez sagement répondu « vous n’avez encore rien vu ». Vous m’êtes alors apparu comme un maître aussi vénérable que redoutable.

Vous étiez certes excellent pour enseigner l’histoire de la métaphysique. Je dois cependant confesser, au risque de devenir une sorte de parricide, que je n’ai jamais aimé votre tendance à l’apologétique et à l’hagiographie, que j’ai découverte en lisant votre biographie de Hans-Georg Gadamer. Dans la version française, le mot « honore » apparaît 11 fois, et c’est sans parler des autres mots de la même famille!

« Gardez-vous des faux prophètes, nous prévient l’Évangile. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au-dedans ce sont des loups ravisseurs. » Dans votre texte « Peut-on défendre Heidegger? », paru dans Le Devoir du 11 février dernier, vous expliquez, avec une charité qui vous honore, que l’antisémitisme du faux prophète Martin Heidegger s’explique en partie par l’inexistence d’Internet à son époque. « Cela ne l’honore pas, mais Heidegger a été victime de sa puissante propagande et de son propre aveuglement au sujet de la révolution dont l’Occident aurait besoin. Il faut tenir compte de cette situation de détresse quand on condamne aujourd’hui Heidegger depuis le confort de nos écrans d’ordinateur grâce auxquels nous avons commodément accès à plusieurs sources d’information. Heidegger n’avait pas ce privilège. » Heidegger, une pauvre victime de la propagande qui n’avait pas Internet pour s’informer aussi bien que les gens du XXIe siècle !

Internet! La conclusion de votre texte m’a rappelé le doux souvenir de cette belle journée du printemps 2004, lorsque j’étais venu vous rencontrer à votre bureau pour discuter de mon projet de mémoire de maîtrise sur l’herméneutique de Gadamer. Je voulais traiter de l’influence de saint Augustin sur la conception gadamérienne du langage et vous m’aviez alors suggéré de consulter le site web de James J. O Donnell, en me faisant remarquer que c’était là le seul site web qui valait la peine d’être consulté sur Internet. Grande fut donc ma surprise lorsque j’ai compris que vous ne croyez plus qu’Internet est seulement utile pour étudier saint Augustin, mais aussi pour résister à la propagande d’un régime totalitaire. Vous avez découvert les vertus de numérisation totale de l’étant.

La dernière phrase de votre généreux texte en évoque le magnifique récit de la femme adultère de l’évangile de Jean : nous ne sommes pas placés pour juger Heidegger. Je ne peux pas, en effet, savoir ce que j’aurais fait à la place de Heidegger. Qui sait, j’aurais peut-être moi aussi fait congédier des collègues. Mais nous savons que des centaines de milliers de compatriotes de Heidegger n’ont pas été aussi naïfs que lui. Dans Une Allemagne contre Hitler (Félin, 2007) l’ancien résistant Günther Weisenborn présente des statistiques de l’appareil répressif nazi qui donnent une idée de l’ampleur de la résistance allemande à la propagande nazie :

  • De 1933 à 1939, 225 000 personnes sont condamnées pour motifs politiques à des peines de prison et 1 000 000 d’Allemands sont envoyés dans les camps de concentration;
  • En 1933, 100 000 personnes ont exercé une activité antinazie;
  • Vers 1935-1936, la Gestapo estime qu’il existe 5 708 centres clandestins diffusant des tracts, affiches et brochures contre le régime;
  • En 1936 la Gestapo saisit 1 643 200 tracts du Parti socialiste (SPD) et du Parti communiste (KPD). Elle en saisit 927 430 l’année suivante;
  • En 1941, 11 405 opposants de gauche sont arrêtés par la Gestapo.

Si un grand penseur comme Heidegger est une victime de la puissante machine de propagande nazie, comment se fait-il des centaines milliers d’Allemands ordinaires ont résisté à cette propagande? Devons-nous pardonner à Heidegger parce qu’il était moralement trop faible pour être responsable de ses opinions antisémites? Il avait l’esprit ardent, mais le sens moral faible?

Vous suggérez que l’antisémitisme de Heidegger provient de la propagande pour expliquer pourquoi l’antisémitisme apparaît tardivement dans les « Cahiers noirs ». Vous savez pourtant tout aussi bien que moi que la qualité scientifique de l’édition des textes de Heidegger est douteuse. Par exemple, le passage « il faudrait se demander sur quoi est fondée la prédestination particulière de la communauté juive pour la criminalité planétaire » (GA69, p.78) a été censuré. C’est Peter Trawny qui a révélé la phrase antisémite censurée – par lui-même! – dans le volume 69 de la GA… Dans le cas des « Cahiers noirs », notons l’inexplicable présence de textes antidatés, tels que des propos de Hannah Arendt, dans le tome 97, datant d’après 1948, date des derniers carnets.

Vous êtes également beaucoup trop érudit pour ignorer qu’avant le 11 mars 1933, date où Hitler nomme Goebbels ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, Heidegger avait déjà écrit des propos clairement antisémites. Je prends la peine de retranscrire ici ces passages.

1916 : « L’enjuivement (Verjudung) de notre culture et de nos universités est assurément effrayant et je pense que la race allemande devrait encore mettre en œuvre tant de force intérieure pour parvenir au sommet. Assurément, le capital! » [1]

1920 : « Dimanche prochain a lieu ici [Messkirch] le bal de la moisson – Fritz y sera comme il se doit – la moisson a été bonne – mais les prix ne seront pas faibles – ici en altitude les paysans commencent eux aussi à devenir sans scrupules et tout est submergé de Juifs et de margoulins. » [2]

1929 : « Ce à quoi je n’ai pu que faire allusion dans le certificat, je puis ici le dire plus clairement. Ce dont il s’agit, ce n’est en effet rien de moins que ceci : nous ne pouvons plus différer de méditer le fait que nous nous trouvons devant un choix concernant la vie spirituelle de l’Allemagne – ou bien recommencer à faire affluer vers elles de vraies forces enracinées et des éducateurs, ou bien l’abandonner définitivement à la judaïsation (Verjudung) croissante, que ce soit dans un sens large ou dans un sens restreint. Le chemin qu’il faudra avoir parcouru pour nous trouver nous-mêmes, ce chemin ne pourra s’ouvrir que si nous sommes en état, sans hargne ni affrontement stérile, d’aider à ce que se déploie des forces neuves. » [3]

Si Heidegger n’est qu’une victime de la propagande de Goebbels, pourquoi le défend-il en 1946? « En même temps, on prêche que la technique devrait servir aux hommes. On tente simultanément, dans de tels témoignages de la parole, de présenter “‘Joseph Goebbels »’ comme un menteur, et de le clouer au pilori d’une opinion mondiale fort douteuse. » » (GA97, p.157)

Est-il nécessaire d’avoir accès à Internet pour résister à la propagande d’un régime criminel? Les centaines de milliers d’Allemands qui ont résisté à la propagande ont-ils vraiment existé? Les textes antisémites écrits avant 1933 sont-ils apocryphes? Heidegger était-il responsable de ses valeurs? Comment expliquer l’itinéraire de ce salaud ordinaire? Je vous en prie, monsieur Grondin, répondez-moi : je suis tout confus.

Notes

[1] Lettre à Elfride 18 octobre 1916, Martin Heidegger, « Ma chère petite âme! » : Lettres à sa femme Elfride 1915-1970, trad. Marie-Ange Maillet, Paris, Seuil, 2007, p. 82.

[2] Lettre à Elfride du 12 août 1920, Martin Heidegger, « Ma chère petite âme! » : Lettres à sa femme Elfride 1915-1970, trad. Marie-Ange Maillet, Paris, Seuil, 2007, p. 157.

[3] Lettre à Viktor Schwoerer, responsable universitaire du pays de Bade  Traduction de François Fédier, dans Martin Heidegger, Écrits politiques 1933-1966, présentation, traduction et notes par François Fédier. Gallimard, p. 282.

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Qu’est-ce que la gauche régressive?

D’après Wikipédia, « La gauche régressive est une épithète utilisée pour décrire négativement une partie de la gauche politique accusée de tenir une position contradictoire en tolérant ou en faisant la promotion de principes ou d’idéologies non libérales au nom du multiculturalisme ou le relativisme culturel. L’expression est utilisée de façon péjorative, principalement afin de dénoncer l’attitude de cette partie de la gauche envers l’islamisme. Le terme peut également s’étendre et être utilisé pour décrire d’autres groupes entre lesquels plusieurs caractéristiques s’entrecroisent, comme les Social justice warriors ou une certaine partie de la 3e vague féministe. »

L’expression « gauche régressive » (regressive left) apparaît en 2012, sous la plume de Maajid Nawaz : « [La gauche régressive est] une partie de la gauche qui, au nom du respect de la diversité culturelle, au nom du multiculturalisme, au nom de la rectitude politique, au nom de l’antiracisme, au nom de la lutte contre l’islamophobie, va préférer — c’est presque une réaction autoritaire — taire et empêcher le débat, plutôt qu’offenser les communautés de minorités ethniques. […] Je parle de cette partie de la gauche, que j’appelle la gauche régressive, qui, souvent au nom de l’antiracisme, de la tolérance culturelle et de la diversité, a décidé de se faire les bigots du faible standard, a décidé de ne pas seulement tolérer, mais soutenir, au nom de la diversité culturelle, toutes les formes de fanatismes des minorités culturelles et de passer sous silence ceux qui sont minoritaires au sein même de ces minorités : les ex-musulmans, les féministes musulmanes, les musulmans libéraux, les groupes minoritaires comme la communauté Ak Mudia. Il y a plein de minorités à l’intérieur de la minorité musulmane qui tentent de s’opposer au discours dominant, mais la gauche régressive dit aux musulmans quoi penser et si vous ne dites pas ce que la gauche régressive dit aux musulmans de dire, vous êtes ou islamophobe ou raciste. » (Traduction de François Doyon).

Toujours selon Nawas, la gauche régressive se caractérise par « un racisme de faible standard : ne pas s’indigner qu’une personne à peau brune exprime de la misogynie, du chauvinisme, de la bigoterie ou de l’antisémitisme, mais exiger qu’une personne à la peau blanche soit à la hauteur des valeurs démocratiques libérales. Les véritables victimes de ce double standard sont les minorités culturelles elles-mêmes, car cela limite leur horizon. Nous rabaissons leur potentiel et les attentes qu’elles pourraient avoir envers elles-mêmes. Nous les jugeons comme des personnes dont la culture est intrinsèquement moins civilisée et, bien sûr, nous tolérons la bigoterie à l’intérieur de ces communautés. Les premières victimes de cette bigoterie sont les plus démunis de ces communautés. » (Traduction de François Doyon).

Autrement dit, la gauche régressive est la gauche d’une droite rétrograde. La gauche « véritable », quant à elle, est contre l’idée que les droits des Occidentaux s’arrêtent là où commence la sensibilité des minorités. Elle s’oppose à la censure de la critique de l’islam. Elle est contre les accommodements religieux. La gauche progressiste reconnaît que critiquer et se moquer des religions est une façon tout à fait légitime d’exercer sa liberté de conscience.

Les 2 plus grands mensonges du socialisme

Il est difficile de savoir si l’on connaît ou pas.
– ARISTOTE

À moins de ressembler à Patrick Bateman dans American Psycho, nous avons tous des intuitions morales anticapitalistes. C’est un système qui augmente peut-être le niveau de vie des gens, mais au prix de l’exploitation de certaines classes de travailleurs. Le capitalisme crée aussi un très grand écart entre la répartition des revenus, ce qui crée un sentiment d’injustice tout à fait légitime. Les travailleurs exploités dans les usines des grandes entreprises installées dans les pays en voie de développement ont peut-être des conditions de vie supérieures à celles de nos ancêtres de l’époque médiévale, mais le fait qu’elles soient tout de même aussi exploitées pour fabriquer nos vêtements et ces hochets électroniques que sont les téléphones intelligents a quelque chose de profondément révoltant.

Faut-il remplacer le capitalisme par un autre système ou serait-il préférable de l’améliorer? Des penseurs sous l’influence de Marx croient que le capitalisme est condamné à disparaître et être remplacé par un système où la misère et la pauvreté seront définitivement abolies par une redistribution à peu près égale des revenus. Pour Joseph Heath, professeur de philosophie à l’Université de Toronto, il faut connaître suffisamment la science économique avant de porter un jugement si radical sur le capitalisme. « [J]e suis d’avis que les détracteurs du capitalisme ne se sont pas donné la peine de maîtriser suffisamment leur sujet. Marx comprenait à fond la situation économique de son époque. Pourtant, en partie à cause de son influence même, sans doute, très peu de théoriciens de gauche ou “radicaux” peuvent en dire autant1. »

Dans Sale argent2, après avoir critiqué six sophismes de la droite, Heath critique six sophismes de la gauche. Je vais vous présenter dans ce qui suit sa critique de deux d’entre eux que j’ai choisis parce qu’ils sont devenus dans le discours anticapitaliste actuel des dogmes qui empêchent le développement et l’application de solutions efficaces aux problèmes soulevés par le capitalisme.

Le dogme de la destruction du capitalisme

Une des idées préférées de la gauche est que le capitalisme est pris avec des contradictions internes qui mènent à son anéantissement. Marx disait, en s’inspirant de la métaphysique de l’histoire de Hegel, que le capitalisme renfermait des contradictions internes qui allaient inévitablement déclencher une crise révolutionnaire menant à la fin de l’histoire, un retour au « paradis terrestre » d’une société sans classe. D’après Marx, les récessions sont causées par la surproduction de marchandises qui, périodiquement, s’accumulent pour faire tomber l’économie au point mort jusqu’à ce que le surplus de stock soit éliminé.

Heath explique que ce n’est pas la surproduction qui cause les récessions économiques, c’est l’augmentation de la demande pour l’argent. Lorsque les consommateurs préfèrent épargner plutôt que de consommer, il s’ensuit une augmentation de l’offre en biens qui produit une apparence de surproduction. Depuis 1980, on contrôle mieux les épisodes de récession par de simples politiques monétaires sur les taux d’intérêt : en abaissant le loyer de l’argent, on incite les gens à vouloir consommer plutôt qu’à épargner, ce qui assure le maintien de la demande en marchandises3 et de la main-d’œuvre qui la produit. L’État assure aussi le fonctionnement du marché, par l’assurance dépôt4. Dans le cas de la récente crise financière, les gouvernements qui ont appliqué une politique d’austérité s’en sont plus mal sortis que ceux qui ont appliqué les principes keynésiens d’intervention de l’État en cas de crise. Le capitalisme n’existe pas sans un État pour assurer son fonctionnement. Le gouvernement doit intervenir pour aider le marché à sortir des récessions et des crises économiques. Cependant, les épisodes de décroissance ne remettent pas en cause son existence.

Puisque le capitalisme survit aux récessions, de plus en plus de socialistes se tournent vers la crise des changements climatiques pour trouver la « contradiction interne » tant recherchée5 qui fera tomber le capitalisme. Ces gens-là se trompent, car la crise écologique n’est pas du tout une contradiction interne du capitalisme. La crise écologique est causée par la consommation des ressources naturelles, que le système de production soit capitaliste ou socialiste n’y change rien. On peut imaginer un système économique socialiste fonctionnant, par exemple, sur des échanges entre coopératives, qui détruirait tout autant l’environnement et qui brûlerait autant de pétrole. Le réchauffement climatique est causé par les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère, il n’est pas produit par les profits sur du capital accumulé ou les inégalités sociales. Ce n’est pas la propriété privée des moyens de production qui cause la pollution, ce sont les moyens de production, peu importe que leur possession soit privée ou collective. Sous un régime socialiste, nous allons devoir produire au moins autant de nourriture pour faire vivre toute la population mondiale, et si la population s’accroît, nous allons devoir en produire davantage.

De plus le libre marché nous offre des solutions efficaces (même si elles froissent notre sensibilité morale) aux problèmes écologiques. Par exemple, dans le cas des changements climatiques, une simple taxe au carbone pourrait réorienter l’économie vers des énergies vertes en rendant l’exploitation et l’utilisation des combustibles fossiles peu rentables. C’est probablement sous un régime capitaliste que la crise écologique sera surmontée. Instaurer une taxe du carbone va davantage améliorer le sort de l’humanité qu’attendre l’effondrement du capitalisme, car la crise écologique va rendre la planète inhabitable bien avant la révolution socialiste.

Le dogme de la redistribution des richesses comme solution à la pauvreté

Dans la plupart des démocraties industrielles, les écarts de richesses sont de plus en plus intolérables. L’inégalité dans la redistribution du revenu est considérée par la gauche comme la cause de la pauvreté. Le système capitaliste serait lui-même la cause de cette inégalité matérielle. La redistribution des revenus (un revenu minimum garanti, par exemple) sous un régime socialiste permettrait selon les sympathisants de la gauche de régler la majorité des problèmes liés à la pauvreté.

Et si le capitalisme n’était pas la principale cause de la pauvreté? Selon Heath, c’est une erreur que de croire que la pauvreté est principalement causée par le manque d’argent. Cette erreur incite à surestimer le pouvoir de la redistribution directe d’argent comme moyen d’améliorer le niveau de vie des pauvres. « Les pauvres ne souffrent pas que du manque d’argent; ils ont aussi tendance à très mal dépenser le peu d’argent qu’ils ont6. » La gauche « sombre facilement dans le sophisme qui consiste à croire que la pauvreté s’explique d’elle-même, que le seul problème des pauvres est le manque d’argent. Si c’était le cas, nous tiendrions sûrement la solution [le revenu minimum garanti]. En réalité, la pauvreté tend à être le symptôme, plutôt que la cause, d’un ensemble de problèmes plus profonds7. »

La pauvreté est parfois causée par des circonstances incontrôlables (pensons par exemple à une mère de jeunes enfants qui vient de se faire abandonner par sa conjointe ou son conjoint). Mais la pauvreté peut aussi être en partie causée par des problèmes de comportement, l’incapacité d’attendre avant de faire un achat. Les économistes représentent l’impatience des gens par la fonction d’actualisation. Cela représente la tendance à préférer la satisfaction présente à la satisfaction future, à vouloir le bonheur immédiatement plutôt que plus tard. Plus une personne préfère la satisfaction présente à la satisfaction future, plus son actualisation est élevée. Une grande difficulté à remettre à plus tard une satisfaction prédispose à devenir pauvre. Il importe ici d’être extrêmement clair : ce ne sont pas tous les pauvres qui ont tendance à dépenser leur argent de façon impulsive, mais avoir tendance à dépenser impulsivement peut conduire à la pauvreté. Le gouvernement du Québec tire profit de cette réalité en installant davantage de machines de vidéopoker dans les quartiers défavorisés.

Comment lutter contre la pauvreté? La solution de la droite est une approche punitive. Il faut moins aider les pauvres, il faut les responsabiliser. C’est une très mauvaise stratégie : les plus pauvres répondent déjà très mal aux incitatifs, leur rendre la vie plus difficile va donc seulement créer plus de souffrances inutilement.

La solution de la gauche consiste à donner de l’argent et de l’éducation. Après tout, si les pauvres manquent d’argent, on a juste à leur en donner. Dans certains cas (comme pour une famille monoparentale), ça peut être une bonne solution. Mais lorsque c’est un problème d’actualisation, c’est une mauvaise idée. L’éducation n’est pas non plus la solution, car les gens qui sont pauvres en raison d’un problème d’actualisation hyperbolique ne sont pas prêts à tolérer des privations à court terme pour se procurer des avantages à long terme. Aller à l’école correspond précisément au genre de privations qu’ils ne sont pas disposés à accepter. Lorsque la gauche propose l’éducation comme solution aux problèmes de la pauvreté, elle présuppose que le problème de l’actualisation hyperbolique a déjà été réglé.

La solution de Heath consiste à faire coïncider les incitatifs à long terme avec les incitatifs à court terme. Il faut, autrement dit, aborder le problème de la pauvreté sous l’angle de la motivation. Les personnes qui souffrent d’actualisation hyperbolique ne réagissent qu’aux incitatifs immédiats. Il est donc inutile, comme le voudraient les gens de droite, de tenter de changer leur comportement avec des menaces à long terme. « Les personnes qui ont une fonction d’actualisation très exagérée ont d’abord et avant tout besoin d’une restructuration des incitations, laquelle les aidera à mieux se maîtriser8. » Heath donne l’exemple du programme Bolsa Familia au Brésil, un programme où seuls les parents qui pouvaient prouver que leurs enfants fréquentent l’école avec assiduité, reçoivent les vaccins recommandés et sont suivis par un médecin avaient droit à leur chèque mensuel d’aide sociale.

Conclusion

Nous avons vu pourquoi le capitalisme n’est pas prêt de disparaître et que la redistribution de la richesse n’éliminera pas la pauvreté. Heath nous fait prendre conscience que les phénomènes économiques constituent un système global d’une extraordinaire complexité. Il faut être capable de prendre suffisamment de recul et le considérer dans sa totalité pour évaluer de façon rigoureuse les effets des politiques économiques. À défaut de bien saisir le fonctionnement réel du système économique dans lequel nous vivons, ce que l’on croit être une mesure bénéfique peut souvent conduire au contraire de l’effet recherché. Les sympathisants de la gauche qui ne connaissent pas suffisamment les rouages de l’économie ne défendent pas des solutions réelles, mais plutôt une idéologie particulière. Réciproquement, ils ne critiquent pas tant le capitalisme réel qu’une vision marxiste du capitalisme. Une vision erronée sur plusieurs aspects importants. Si l’on veut améliorer le sort des moins nantis, si l’on veut changer le monde, il faut d’abord le comprendre tel qu’il est et l’interpréter correctement.

NOTES

1.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 15.

2.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009.

3.À long terme, cependant, cela peut créer d’autres problèmes, d’autant plus que les effets de l’endettement et des intérêts ne sont pas encore bien compris par les théories économiques.

4.Assurance dépôt : Le gouvernement assure tous les comptes en banque de moins de 100 000 $ ce qui protège le système bancaire d’une ruée vers les banques lorsque tous les épargnants réclament leur argent en même temps.

5.On pense notamment à Naomie Klein dans This Changes Everything ou à Éric Martin, lors de son débat avec Richard Colette.

6. Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 316.

7.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 319.

8. Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 332.

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« Apprendre à philosopher » de  Jean Laberge : le Gouvernement du Québec récompense la médiocrité

Publié en 2011, le guide méthodologique Apprendre à Philosopher tente de fournir en 17 fiches regroupées en cinq modules les outils nécessaires à la réalisation d’un texte argumentatif. Cet ouvrage à remporté un prix  au Concours du Ministre de l’Éducation 2013. Voici pourquoi cet ouvrage ne mérite aucunement de recevoir un prix.

Un plagiat?

Considérez le passage suivant du livre de Laberge :

«Selon Maxime, un fait est un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable. Mais cela ne tient pas. Plusieurs faits ne sont pas répétables et indépendamment vérifiables. Je pense qu’on pourrait qualifier de “fait” le nombre exact d’étoiles dans l’univers au moment où je parle. Pourtant, ce n’est pas vérifiable. On peut aussi dire qu’il y a un grand nombre de faits reliés à la découverte du Canada par Jacques Cartier, mais ils ne sont pas renouvelables, et bon nombre d’entre eux ne sont pas vérifiables.» (Laberge, 2011, p. 46)

Or Pierre Blackburn, dans Logique de l’argumentation, paru en 1994, écrivait ceci :

«Selon Roger, un fait est un phénomène répétable et indépendamment vérifiable. Mais cela ne tient pas. Plusieurs faits ne sont pas répétables et indépendamment vérifiables. Je pense que l’on pourrait qualifier de “fait” le nombre exact de saumons existant sur la terre au moment où je parle. Pourtant, ce n’est pas quelque chose de vérifiable. On peut aussi dire qu’il y a un grand nombre de faits reliés à l’assassinat de John Kennedy, mais ils ne sont pas répétables et bon nombre d’entre eux ne sont pas vérifiables.» (Blackburn, 1994 p. 122)

La ressemblance est frappante. Je laisse à mes lecteurs le soin de juger par eux-mêmes s’il s’agit ou non d’un emprunt malhonnête.

Erreurs de définition

Le premier module propose une définition de la philosophie et présente la notion de pensée abstraite et de concept. La fiche 1 nous propose la définition de la philosophie suivante : « La philosophie présente des visions générales des choses, en somme, des façons de penser. Au bout du compte, nous dirons que la caractéristique essentielle de la philosophie, c’est de donner sens à toutes choses. En d’autres mots, le propre de la philosophie, c’est l’étude du sens des choses. » (p. 3) Cette définition me semble trop générale, à moins que Laberge présuppose que la pensée mythique, la religion et l’art font partie intégrante de la philosophie, ce qui peut aussi se défendre. L’auteur affirme aussi (p. 2) que toute définition repose sur le genre prochain et sur la différence spécifique en identifiant de façon erronée le genre à l’extension du concept défini et la différence spécifique à la compréhension.

Le deuxième module tente de définir la rationalité en l’opposant radicalement à la pensée mythique. La fiche 5 nous offre une définition circulaire de la rationalité : « En fait, la rationalité, c’est ce qui est conforme à la raison, c’est-à-dire ce qui est raisonnable. En somme, c’est ce qu’on a tendance à associer au gros bon sens, à quelques nuances près. » Trop souvent, ce sont leurs préjugés injustifiables que les étudiants associent au gros bon sens… L’auteur a cependant  tout à fait raison d’écrire : « Il convient de considérer ces règles de rationalité comme une sorte de « grammaire de la pensée », de la même façon que les règles de grammaire déterminent comment bien parler et écrire. »

Erreurs factuelles

On peut lire à la fiche 3 « Platon a été le premier à comprendre qu’à chaque chose ou être correspond une idée générale. » (p. 11) Si l’auteur entend « définition »  en écrivant « idée générale », je crois que c’est plutôt Socrate, comme le dit Aristote dans la Métaphysique, qui est le père de cette idée. Socrate, par exemple, cherchait la définition du beau. Platon va beaucoup plus loin que Socrate et ajoute que le Beau existe séparément des choses qui sont belles. Il ne faut pas confondre la notion moderne de concept avec la notion platonicienne d’eidos.

La fiche 6 porte sur la distinction entre la pensée rationnelle et la pensée mythique. La distinction présentée me semble trop radicale. Peut-on vraiment parler d’une « absence de toute logique » dans le mythe de Pandore? A-t-il à ce point un « caractère délirant et aberrant »? (p. 24) En tout mythe réside un élément de rationalité minimale dans la mesure où cherche à expliquer pourquoi une réalité est venue à l’existence. Que rien ne soit sans raison, n’est-ce pas l’une des exigences de la pensée rationnelle?

Dans le deuxième module, l’auteur associe l’irrationnel à la fausseté et le rationnel à la vérité. Pourtant ce qui est irrationnel n’est pas nécessairement faux et ce qui est rationnel n’est pas nécessairement vrai. L’irrationnel ne nous éloigne pas nécessairement de la vérité, il nous prive seulement sa justification. Celui qui croît qu’il ne faut pas tuer son prochain n’est pas dans la fausseté, même si sa croyance est d’origine religieuse.

Erreurs de logique

Le quatrième module se veut une initiation aux rudiments de l’argumentation. On y trouve plusieurs maladresses. Par exemple, le schéma du premier raisonnement de la page 44 est fautif. Dans le texte, la conclusion du raisonnement cité est une proposition conditionnelle : « Pour rester en santé, il faut donc lutter contre le tabagisme. » Dans le schéma, la conditionnelle n’est pas là, et la conclusion devient : « Il faut lutter contre le tabagisme. » De plus il s’agit d’un raisonnement pratique, donc si on y ajoute une 3e prémisse, du genre « Le gouvernement doit respecter les choix individuels des gens en matière de santé », la conclusion n’en découlerait plus nécessairement. Utiliser un tel syllogisme pratique comme illustration ne semble pas un choix très judicieux.

Plus loin, après avoir donné un exemple d’évaluation d’un raisonnement, l’auteur termine par « En conclusion, il n’est donc pas raisonnable d’adopter la thèse de l’auteur. » (p.46)  Il n’a pas été montré qu’il n’est pas raisonnable d’accepter la thèse de l’auteur, il a été montré qu’il n’est pas acceptable de le faire uniquement sur la base de la prémisse fournie. Quand un étudiant doit évaluer une argumentation, il peut refuser d’accepter une prémisse et nier l’existence d’un lien suffisant entre la prémisse et la conclusion, mais il ne doit pas en conclure que la conclusion est fausse pour autant : lorsqu’on a montré qu’une argumentation en faveur d’une conclusion n’est pas valable, cela ne veut pas dire que la conclusion est fausse. Il reste toujours possible de trouver de meilleurs arguments. Par exemple « On doit respecter les autres parce que Raël le préconise. » L’argumentation n’est pas bonne (c’est un appel à une autorité très illégitime) mais cela ne veut pas dire « qu’il n’est pas raisonnable d’adopter la thèse de l’auteur ». La formulation de l’auteur est maladroite et encourage chez l’étudiant le réflexe qu’on cherche précisément à neutraliser en enseignant l’argumentation.

À la page 45, après un exemple d’induction par énumération, l’auteur  écrit « [Ce] raisonnement se fonde sur l’induction qui, sans être fausse, n’est pas absolument vraie comme dans le cas de la déduction ». L’étudiant a par la suite, en exercice, à déterminer si une argumentation est une déduction ou une induction et l’argumentation dont il faut déterminer la nature est un très mauvais raisonnement statistique. Que va alors retenir l’étudiant concernant l’induction ? L’étudiant doit apprendre qu’une induction  peut constituer sous certaines conditions un raisonnement acceptable même si la vérité de sa conclusion n’est pas garantie par les prémisses, et on lui donne comme exemple une induction totalement insuffisante.

À la page 46, « L’idée de Maxime selon laquelle un fait est un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable est fausse » est considéré par l’auteur, à tort, comme équivalent à « Un fait n’est jamais un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable »  et, sur cette base, penser réfuter la proposition initiale universelle à l’aide de quelques contre exemples est présenté par l’auteur comme une erreur de raisonnement.

Le module cinq propose une méthode pour rédiger un texte argumentatif et offre un exemple de dissertation philosophique, ainsi qu’une analyse du Criton avec schéma.

Conclusion

Nous avons présenté certaines de nos réserves quant à ce guide méthodologique. À la décharge de l’auteur, il faut admettre qu’il est difficile de présenter l’essentiel d’un cours complet en 90 pages et, ici et là, il faut bien prendre des raccourcis. Nous avons cependant identifié plusieurs problèmes sérieux qui ne peuvent s’expliquer par la brièveté de l’ouvrage.

François Doyon, Ph. D.

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