Arguments pour démolir les préjugés contre la prostitution

L’éternel débat sur la moralité de la prostitution est imbibé d’hypocrisie et de contradictions. On condamne la prostitution parce qu’elle ressemblerait plus à de l’esclavage qu’a un travail salarié. Or, à bien des égards, le travail salarié est aussi une forme d’esclavage. On condamne l’exploitation sexuelle, sans condamner l’exploitation en général, comme si le sexe était une marchandise intrinsèquement plus immorale qu’une autre. Il ne sert à rien de condamner la prostitution sans condamner le capitalisme lui-même dans son intégralité. En effet, l’industrie du sexe n’est qu’un pâle reflet d’un système économique et politique que les prohibitionnistes ne voient même plus, tels des poissons incapables de voir l’eau dans laquelle ils nagent.

Une personne qui accepte les fondements de la pensée libérale a-t-elle de bonnes raisons de ressentir un malaise particulier devant les travailleurs et travailleuses du sexe? Si les arguments pour condamner le proxénétisme sont solides et nombreux, on ne peut pas en dire autant des préjugés contre la prostitution en tant que telle.

Soumettons les trois principaux arguments contre la prostitution (incluons sous ce terme l’effeuillage, les massages érotiques et les services d’escortes) à la critique rationnelle et nous verrons qu’il n’y a rien de particulièrement dérangeant dans la prostitution en tant que telle, du moins si l’on accepte de juger des cas similaires de façon similaire.

Préjugé numéro 1 : «La prostitution n’est pas un métier comme un autre!»

Bien qu’elle en soit le plus vieux, la prostitution ne serait pas un métier comme les autres. Il y aurait quelque chose de dégradant dans la prostitution. La personne qui se prostitue se nierait elle-même en tant que personne. Elle se traiterait elle-même d’une manière qui la rabaisse en dessous de la bête, car elle vend son corps comme une vulgaire marchandise. La prostitution serait ainsi l’une des pires formes d’exploitation qui soient.

Cet argument est une grossière caricature de la réalité. Puisque la personne qui se prostitue dispose encore de son corps après son travail. Il est exagéré de dire qu’elle vend son corps. Il serait plus juste de dire qu’elle échange un service contre rémunération. Comme une mère porteuse, une personne prostituée utilise ses organes sexuels pour offrir un service.

On pourra m’objecter que même si, dans certains cas, certaines femmes ont librement choisi, parmi plusieurs options, et ce à l’âge adulte, d’exercer la prostitution, il serait absurde de faire les lois en fonction de ces rares personnes, au détriment de la très grande majorité des prostituées qui y ont été forcées par un proxénète ou simplement par l’absence de choix.

Je répondrai à cette objection qu’il n’est pas moins aliénant de travailler dans la chaîne de montage d’une usine et que pourtant, personne n’interdit le travail dans les chaînes de montage. De plus, pour certaines personnes, se prostituer est assurément moins pire que de travailler dans une usine. Nous n’avons pas le droit de leur interdire ce choix simplement parce qu’elles sont minoritaires.

Ceux qui veulent criminaliser la prostitution souhaitent retirer aux femmes une liberté de choix. Il n’y a là rien de progressiste en regard des gains réalisés par le mouvement des femmes. Plusieurs travailleuses du sexe partout dans le monde, en Inde, en Thaïlande, en Amérique Sud, en Europe, au Canada, ont choisi de s’organiser pour accroître leur contrôle sur leurs conditions de travail. Je range, sans aucune réserve, ces mouvements parmi les luttes d’émancipation. Je n’essaie pas de parler à leur place. Je constate.

Préjugé numéro 2 : «La prostitution, c’est l’exploitation des femmes!»

La grande majorité des personnes prostituées sont des femmes et la grande majorité des clients sont des hommes. Comment ne pas voir là un système basé sur les inégalités systémiques dont sont victimes les femmes?

Cet argument est à la fois une généralisation abusive et un appel à la dictature de la majorité. Finissons-en avec l’affirmation selon laquelle la prostitution doit être abolie parce qu’elle opprime les femmes. Il y a aussi des hommes qui paient pour se faire sodomiser par un prostitué mâle. En quoi le fait que 90% des personnes prostituées sont des femmes est-il un argument pertinent contre cela? Ce n’est pas un argument contre la prostitution, car il existe aussi de la prostitution masculine, comme l’a si bien démontré le film Hommes à louer de Rodrigue Jean (2008). À moins de vouloir interdire seulement la prostitution féminine, cet argument rate sa cible. Et s’il fallait abolir la prostitution féminine parce que c’est une entreprise d’exploitation des femmes, il faudrait aussi condamner le travail des mères au foyer.

Vouloir abolir la prostitution parce qu’elle est une forme d’exploitation sans vouloir abolir, en même temps, les autres formes d’esclavage salarial est une incohérence qui reflète un manque de réflexion politique de la part des prohibitionnistes.

En soi, la prostitution n’est pas une forme d’exploitation pire que n’importe quel autre travail rémunéré. La rémunération est sans doute généralement insuffisante, mais qu’un métier soit sous-payé n’est pas une raison de l’abolir. Il faudrait, sinon, abolir au plus vite le métier d’enseignant! Si la rémunération d’un prostitué était semblable à celle d’un médecin, on pourrait difficilement dire que la prostitution est une forme d’exploitation. Ce serait même plutôt les prostitués qui sembleraient abuser de la misère sexuelle de leurs clients. Par exemple, les danseurs nus du village gai de Montréal peuvent se faire vingt dollars pour une danse contact de trois ou quatre minutes… La prostitution n’implique donc pas nécessairement l’exploitation, et si elle l’accompagne souvent, c’est parce que nous vivons dans un système économique fondamentalement injuste. Condamner la prostitution sans éliminer les causes des inégalités sociales ne fera jamais disparaître la pauvreté et l’exploitation dont sont victimes les prostitués. Cela ne fait qu’accroître leur misère par la honte que le jugement méprisant de la société jette sur eux, tout en laissant en place les causes politiques et économiques de la misère sociale. C’est, autrement dit, une façon insidieuse de s’attaquer aux personnes démunies sous le masque de la vertu.

Préjugé numéro 3 : «Il faut prôner une sexualité épanouissante, mais surtout consentante et mutuelle, ce que la prostitution n’est pas.»

Qui sommes-nous pour nier la capacité des prostitués à donner leur consentement? Prendre le droit de juger que certaines personnes qui affirment être consentantes ne le sont pas réellement, n’est-ce pas une dérive paternaliste? En ce qui concerne la définition d’une sexualité épanouissante, qui sommes-nous encore une fois pour juger? Ce qui est certain, c’est que les Occidentaux ont un problème avec le plaisir. Notre culture judéo-chrétienne nous pousse à penser que le plaisir sexuel est une jouissance tellement intense que ses effets, s’ils étaient exposés à la vue de personnes qui ne font pas partie de notre intimité, nous couvriraient de ridicule et de honte. Il serait donc ridicule et laid d’éprouver d’intenses plaisirs? Et donc honteux de jouir en présence d’étrangers? Bien que cette norme soit profondément inculquée dans nos esprits, ce n’est qu’un jugement de valeur. Pour les judéo-chrétiens que nous sommes, le plaisir sexuel apparaît spontanément comme quelque chose de suspect. Le sexe dégage une aura d’interdit qui suscite le malaise ou nous attire, souvent les deux à la fois. Mais soyons rationnels et objectifs. Avons-nous une bonne raison de croire que toutes les parties du corps ne sont pas égales entre elles? Une main n’est pas en soi plus noble qu’un pénis. Des fesses n’ont rien de plus honteux que des épaules. Penser que le haut du corps est meilleur que le bas ventre n’est qu’un vieux préjugé, une croyance préhistorique dont il serait temps de reconnaître l’absence totale de fondement.

Le vrai scandale

Pour lutter efficacement contre l’exploitation sexuelle, il importe de savoir distinguer la prostitution du contexte d’exploitation qui est malheureusement souvent le sien, sans qu’il soit pour autant nécessaire. Si l’on ignore cette distinction, la condamnation de la prostitution risque de nourrir le mépris et les préjugés à l’égard de personnes qui se prostituent et ainsi causer plus de mal que de bien.

Dans le cadre de la pensée libérale, la prostitution n’a aucune caractéristique spécifique qui la rendrait condamnable et qui ferait de celui ou celle qui l’exerce une personne peu recommandable. Elle peut s’exercer dans un contexte d’exploitation, et c’est le cas de bien d’autres emplois. C’est le cruel manque d’argent qui pervertit tout et qui rend la prostitution abominable. Il faut comprendre que la misère est le véritable problème et que combattre un symptôme ne fera pas disparaître la cause du mal. Bref, la pauvreté devrait nous apparaître bien plus abominable encore que la prostitution qu’elle engendre.

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Compte-rendu de Bernard LA RIVIÈRE, Enfin la laïcité, Montréal, Les Éditions XYZ, 2014.

Le projet de charte de la laïcité du Parti Québécois est peut-être mort et enterré, le combat pour la laïcité se poursuit toujours. Dans Enfin la laïcité, Bernard La Rivière examine les arguments pour en séparer le bon grain de l’ivraie.

Après un petit florilège d’arguments contre le projet de charte de la laïcité on se rend compte que plusieurs de nos intellectuels veulent avoir l’air ouverts et inclusifs. L’auteur en vient à cet ironique constant : les opposants à l’interdiction totale des signes religieux dans la fonction publique sont presque tous d’accord pour dire que l’interdiction ne devrait viser que les personnes en autorité comme les policiers et les gardiens de prison. Comme le remarque avec justesse Bernard La Rivière, « Cet argument avoue implicitement qu’il y a un impact au port de signes religieux » (p. 40). Difficile alors de dire que la présence de signe religieux dans les écoles n’a pas du tout d’impact…

Mais n’est-ce pas brimer la liberté de religion que d’interdire les signes religieux? La liberté de religion, comme toute liberté, peut et doit être limitée lorsque le bien commun l’exige. Plusieurs pays européens interdisent les signes religieux dans la fonction publique sans que l’ONU les déclare délinquants. La Cour européenne des droits de l’homme a mainte fois statué que l’interdiction du port de signes religieux dans le cadre d’un emploi dans une institution d’État fait partie des mesures nécessaires dans une société démocratique.

La laïcité, souligne Bernard La Rivière, est une philosophie politique de la religion dont le principe fondamental est la séparation complète et totale du politique et du religieux. Autrement dit, les croyances religieuses ne doivent avoir aucune influence sur le politique et aucun privilège ne doit être accordé à une personne ou un groupe de personnes en raison de ses croyances religieuses, aussi sincères soient-elles. Or, l’islamisme est par définition l’usage politique d’une religion.

Il importe de distinguer l’islamisme et l’islam. Il est raisonnable de craindre l’usage politique d’une religion par les intégristes. « [I]l y a une différence majeure entre islam et islamisme, entre musulman ou musulmane et islamiste, entre islamophobie et “islamistophobie”. Il convient de faire ces distinctions, vu le trio d’insultes si souvent servi aux laïques accusés, je le répète, d’être “xénophobes, racistes et islamophobes” » (p. 133-134).

Enfin la laïcité est un ouvrage qui a le mérite de nous faire comprendre que la laïcité est un principe démocratique avant d’être la solution à une menace. Ce ne sont pas les accusations de xénophobie, de racisme et d’islamophobie que lancent certains intellectuels qui feront mourir l’idéal démocratique d’une laïcité sans adjectif, c’est-à-dire pleinement assumée.

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