Petite leçon de logique à l’intention des climato-sceptiques

On observe dans les médias une vaste campagne de désinformation concernant la question du réchauffement climatique. Alors que 97 % des experts en climatologie s’entendent pour dire que le réchauffement observé depuis le siècle dernier est en partie d’origine humaine, on voit encore des chroniqueurs non-spécialistes remettre en question l’existence même du réchauffement climatique (1).

Le 9 novembre dernier, dans sa chronique publiée dans le Journal de Montréal (article payant), Nathalie Elgrably accusait les médias de créer un « climat de terreur » en publiant les dernières données scientifiques indiquant une hausse de la concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère. Selon elle, les scientifiques n’ont pas de bonnes raisons d’être alarmistes. Étrangement, ceux qui acceptent bien humblement le terrible constat émanant d’un consensus presque parfait d’experts en climatologie sont fréquemment présentés par certains chroniqueurs comme des dogmatiques qui croient religieusement que la science possède la vérité absolue.

Cela m’apparaît profondément absurde.

J’aimerais donc adresser aux climatosceptiques deux remarques concernant la logique. On s’entend tous pour être rationnels, non?

Ma première remarque porte sur la valeur argumentative d’un avis d’expert. Un chroniqueur non spécialiste ne peut pas vérifier par lui-même si ce que disent les climatologues est vrai; de la même façon qu’on ne sait pas si le diagnostic de notre médecin est exact. On peut quand même décider de s’en remettre au jugement d’une majorité de climatologues (surtout lorsqu’elle atteint 97 % !) de la même façon qu’on peut décider de faire confiance à son médecin. Si la quasi-totalité des études scientifiques réalisées sur la question du réchauffement climatique s’entendent pour conclure qu’il est d’origine humaine, alors il semble rationnel de croire nous aussi à cette conclusion. Pourquoi? Parce qu’il s’agit de l’avis d’un consensus d’experts. Ce n’est pas une confiance aveugle en la science, car avant qu’il soit raisonnable d’accepter un avis d’expert, des conditions doivent être respectées :

  1. L’expert doit être reconnu comme tel par ses pairs.
  2. L’expert doit donner un avis dans son propre champ d’expertise.
  3. L’expert doit être impartial et il ne doit pas y avoir apparence de conflit d’intérêts.
  4. L’avis de l’expert ne doit pas contredire l’avis de la majorité des autres experts du même domaine.
  5. Il faut s’assurer que celui qui cite un avis d’expert le cite correctement. Les gens persuadés d’avoir raison lisent souvent avec un gros marqueur noir pour cacher ce qui pourrait améliorer leurs opinions.

Je laisse à mes lecteurs le soin de juger par eux-mêmes si l’avis de Nathalie Elgraby sur le réchauffement climatique respecte ces critères… À défaut de pouvoir refaire soi-même les études des climatologues, il est raisonnable d’accepter la thèse de l’origine humaine des bouleversements climatiques. C’est même la seule chose raisonnable à faire.

Remarquez que je ne dis pas que la thèse de l’origine humaine des bouleversements climatiques est vraie. Je dis seulement qu’elle est acceptable.

Ce qui m’amène à ma seconde remarque.

En science, il n’y a pas beaucoup de vérités définitives. On ne sait jamais si une observation ou une série d’observations ne viendra pas contredire une théorie bien établie. Tout le monde voulait bien admettre que les cygnes sont toujours blancs jusqu’à ce qu’on en découvre un noir. C’est pourquoi il faut être très prudent avant de dire qu’une théorie scientifique est vraie. En fait, les scientifiques ne disent pratiquement jamais cela, sauf ce qui est aujourd’hui des évidences, comme la théorie de la circulation du sang ou la théorie de l’évolution. En ce qui concerne les bouleversements climatiques, c’est tellement complexe qu’on ne peut se permettre de parler de vérité et aucun chercheur sérieux ne le fait. Donc l’accusation de dogmatisme que nous servent les climatosceptiques tombe complètement à plat. Il n’y a pas d’« Église réchauffiste ».

Si dogmatisme il y a, c’est bien du côté des sceptiques acharnés qui refusent de reconnaître la signification de l’existence d’un consensus presque parfait sur l’existence d’un phénomène qui menace la survie de l’espèce humaine. Trop assuré de lui-même, le scepticisme est, au mieux, comme disait Victor Hugo, une « carie de l’intelligence », au pire, un suicide de la raison.

slide_335537_3378168_free

(1) John Cook, Dana Nuccitelli, Sarah A Green, Mark Richardson6, Bärbel Winkler, Rob Painting, Robert Way, Peter Jacobs and Andrew Skuce, «Quantifying the consensus on anthropogenic global warming in the scientific literature», Environmental Research Letters, Volume 8 No 2.

Les sept petites leçons d’autodéfense intellectuelle de Daniel Dennett

Daniel Dennett est l’un des plus importants philosophes états-uniens. Dans son dernier ouvrage, Intuition Pumps and Other Tools for Thinking, il nous enseigne comment proposer des réponses sérieuses et parfois même élégantes aux plus difficiles questions que peut se poser l’être humain. Dans un extrait publié sous le titre « Daniel Dennett’s seven tools for thinking[1] », il nous donne sept petites leçons d’autodéfense intellectuelle. En voici un bref résumé.

1. Profitez de vos erreurs

Une des caractéristiques de l’être humain est sa capacité de réfléchir sur ses erreurs. Il peut se demander pourquoi telle idée lui est apparue intéressante et pourquoi cela s’est révélé finalement plus ou moins valable. Quand vous faites une erreur, analysez-la aussi impitoyablement et aussi froidement que possible. Essayez de développer l’étrange habitude de savourer vos erreurs en prenant plaisir à découvrir ce qui vous a fait errer.

Mais ce n’est pas encore suffisant. Vous devez même vous exposer volontairement à faire des erreurs afin de multiplier les occasions d’apprendre. Les scientifiques vont plus loin encore : ils exposent volontairement leurs erreurs en public en publiant les résultats de leurs travaux!

2. Respectez votre adversaire

Lorsqu’on critique les idées d’un adversaire, jusqu’à quel point faut-il les interpréter de façon charitable? Comment résister à la tentation de caricaturer? Voici comment écrire un commentaire critique honnête :

  1. Présentez les idées de votre adversaire si clairement et si objectivement que son auteur pourrait vous dire : « Merci, j’aurais aimé pouvoir exprimer moi-même mes idées de cette façon. »
  2. Mentionnez tous les éléments avec lesquels vous êtes en accord (surtout s’il s’agit d’idées peu populaires ou marginales).
  3. Mentionnez tout ce que vous avez appris grâce à votre adversaire.
  4. C’est seulement à ce moment que vous pouvez vous permettre de faire des critiques négatives.

En suivant cette méthode, vos adversaires seront plus disposés à vous écouter puisque vous aurez démontré que vous comprenez leur point de vue aussi bien qu’eux et vous aurez fait preuve de jugement en reconnaissant les points forts de leur position.

3.  Méfiez-vous des certitudes

Lorsque vous lisez des textes argumentatifs, surtout en philosophie, recherchez toutes les occurrences du mot « certainement » : c’est presque toujours là que se trouvent les points les plus faibles d’une argumentation.

 4.  Répondez aux questions rhétoriques

Une question rhétorique est une affirmation formulée sous la forme d’une question de façon à forcer le lecteur à l’accepter comme si cela était une évidence. Il faut être attentif aux questions rhétoriques qui se trouvent dans une argumentation, car elles expriment bien souvent les raccourcis intellectuels de l’auteur. Il faut développer l’habitude de toujours tenter de trouver une réponse non évidente aux questions rhétoriques. Si l’on réussit à trouver une réponse à la fois pertinente et surprenante à une question rhétorique, cela peut servir à critiquer les idées de son auteur.

5. Utilisez le rasoir d’Ockham

Attribué au philosophe du XIVe siècle Guillaume d’Ockham, ce principe est simple : à puissance explicative égale, il faut toujours privilégier la théorie la plus simple, c’est-à-dire celle qui implique l’existence du plus petit nombre d’entités possibles. Par exemple, les lois de Kepler expliquent mécaniquement l’orbite des planètes, inutile donc de postuler l’existence d’une âme motrice en elles.

6. Ne perdez pas votre temps avec les détritus

Il y a beaucoup de travail médiocre dans tous les domaines. Ne perdez pas votre temps et celui de vos lecteurs à critiquer la médiocrité. Concentrez-vous sur les meilleurs travaux que vous pouvez trouver, les notions phares des plus grands auteurs d’un champ d’étude, les travaux primés et ignorez les détritus.

 7. Méfiez-vous des profondités

Une profondité (deepity) est une affirmation qui semble aussi profonde que vraie, mais cette apparence tient uniquement à son ambiguïté. L’affirmation est manifestement fausse en un sens, mais cela serait terrible si elle était vraie; dans un autre sens, elle est vraie, mais tout à fait banale. Le lecteur inattentif mélange l’éclat de vérité du sens second avec la radicale importance du sens premier et s’en trouve complètement ébaubi. C’est ainsi que fonctionne une profondité.

En voici un exemple : « L’amour n’est qu’un mot. »

En un sens, c’est évidement faux. Personne ne sait pas ce qu’est vraiment l’amour, mais nous savons tous que c’est plus qu’un mot. On peut aussi focaliser sur l’autre sens de cette affirmation en pensant que lorsque nous parlons d’un mot, on l’écrit entre guillemets. « Amour » n’est qu’un mot. « Cheeseburger » n’est qu’un mot. « Mot » n’est qu’un mot. La phrase « L’amour n’est qu’un mot » veut dire plus que ça. Mais elle ne fait que vouloir dire quelque chose sans le dire.

16241139

[1] The Observer, 19 mai 2013 [http://www.guardian.co.uk/books/2013/may/19/daniel-dennett-intuition-pumps-thinking-extract].