L’arnaque bio

Les aliments biologiques sont très en vogue. Certains en consomment simplement parce qu’ils croient qu’ils sont meilleurs pour la santé et l’environnement, d’autres y voient aussi un acte politique. Mais avant de payer plus cher pour des aliments biologiques ou avant de vous sentir coupable de ne pas être assez riche pour être un bon citoyen (car si acheter c’est voter, les pauvres n’ont pas les moyens d’être d’aussi bons citoyens que les mieux nantis[1]), il faut savoir trois choses.

Premièrement, il n’a jamais été prouvé que les aliments biologiques sont plus nutritifs. Une méta-analyse de plus de 150 études, publiée en Allemagne en 1997, a montré qu’il n’y a pas de différence significative entre la valeur nutritionnelle des aliments biologiques et ceux issus de l’agriculture conventionnelle[2].  Les résultats de cette méta-analyse sont confirmés par une étude de 2010 : « there is insufficient evidence to recommend organic over conventional vegetables[3]. » Une méta-analyse de 2012 publiés par des chercheurs de l’université de Stanford confirme celle de 1997 : « The published literature lacks strong evidence that organic foods are significantly more nutritious than conventional foods[4]. » De plus, une étude publiée en 2012 par l’Université Aarhus au Danemark conclut que la consommation à long terme d’aliments biologiques ne fait pas une grande différence du point de vue de la santé : « the differences in dietary treatments composed of ingredients from different cultivation systems did not lead to significant differences in the measured health biomarkers, except for a significant difference in plasma IgG levels[5]. »

Deuxièmement, le risque qu’il se retrouve des résidus de pesticides détectables sur les aliments biologiques est seulement réduit de 30 % et la différence concernant le risque de dépasser les seuils permis est insignifiante[6].

Troisièmement, c’est un fait que grâce à la mécanisation, au développement de meilleures techniques d’irrigation, mais aussi grâce aux engrais chimiques et aux pesticides, la production mondiale de céréales a plus que doublé entre 1961 et 2001, une augmentation largement issue de la croissance du rendement par hectare et non pas de l’accroissement de la superficie des terres cultivables[7]. Vouloir remplacer l’agriculture conventionnelle par l’agriculture biologique est irresponsable dans notre contexte mondial de croissance démographique, car il n’a pas été démontré de façon claire que l’agriculture biologique est aussi productive que l’agriculture conventionnelle, comme le dit une méta-analyse publiée en 2012 : « organic yields are typically lower than conventional yields. But these yield differences are highly contextual, depending on system and site characteristics, and range from 5% lower organic yields (rain-fed legumes and perennials on weak-acidic to weak-alkaline soils), 13% lower yields (when best organic practices are used), to 34% lower yields[8] ». Cette moindre productivité s’explique par la moindre efficacité des moyens biologiques de lutte contre les mauvaises herbes et les maladies. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas une marge de progrès et de recherches, mais en attendant, encourager l’agriculture biologique, c’est encourager la déforestation (cela prend une plus grande superficie de terre agricole pour produire la même quantité de nourriture), ce qui a des conséquences environnementales peut-être encore plus dévastatrices que celles résultant de l’usage des engrais et des pesticides[9].

On va me dire que la solution passe par la réduction de notre consommation de viande. Hélas, la diminution de notre consommation de viande ne pourra pas vraiment compenser les effets négatifs de l’augmentation de la consommation de viande que l’on observe dans les pays émergents. Et dans les pays en voie de développement, cette augmentation de la consommation de viande est une excellente chose, car la population souffre de graves problèmes de carences. On peut donc raisonnablement douter de la capacité de l’agriculture biologique à nourrir la planète dans un contexte de croissance démographique (9 milliards d’êtres humains sont prévus en 2050). Et c’est sans compter toutes les terres agricoles qui sont accaparées pour la production des biocarburants destinés à faire rouler les voitures « vertes » des petits bourgeois bien pensants.

Le bio, un truc marketing pour vendre des produits inutilement plus cher? Bien des gens pensent que les produits biologiques sont de meilleure qualité. C’est ce que laissent entendre des organismes comme Équiterre. Or, dans l’état actuel de nos connaissances, il est possible que les consommateurs de produits biologiques paient plus cher pour des produits qui ne sont pas meilleurs. On rétorquera peut-être qu’il est aussi possible qu’ils paient plus cher pour développer de nouvelles pratiques. Ainsi, en plus d’une bonne conscience, les consommateurs, souvent sans le savoir, paient aussi pour encourager l’adoption de pratiques agricoles, qui jusqu’à présent, n’ont toujours pas démontré leur efficacité… Un avantage bien petit pour une considérable différence de prix! Il me semble malhonnête que les organismes et les personnes qui font la promotion des produits biologiques n’admettent pas ouvertement ces faits. Les consommateurs soucieux de leur conscience se font tromper sur la valeur réelle des produits qu’ils achètent et ne font peut-être qu’inciter les agriculteurs à choisir un mode de culture moins productif pour obtenir une certification biologique qui permet aux biens nantis de s’acheter une bonne conscience.

Texte publié originellement dans Québec sceptique, no 87, 2015.

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[1] Sans parler du fait que 40 % des Montréalais n’ont pas accès à de bons fruits et légumes dans un rayon de 500 mètres de leur domicile. Faut-il avoir une voiture pour être un bon citoyen? (Sara Champagne, « Des “déserts alimentaires” à Montréal », La Presse, 27 octobre 2013).

[2] Woese, K., D. Lange, C. Boess et K. Werner Bogl, 1997.  » A Comparison of Organically and Conventionally Grown Foods – Results of a Review of the Relevant Literature. » J. Sci. Food Agric. 74 : 281-293.

[3] Hoefkens C, Sioen I, Baert K, De Meulenaer B, De Henauw S, Vandekinderen I, Devlieghere F, Opsomer A, Verbeke W, Van Camp J., “Consuming organic versus conventional vegetables: the effect on nutrient and contaminant intakes”, Food Chem Toxicol., 2010 Nov;48(11) : 3058-66.

[4] Crystal Smith-Spangler, Margaret L. Brandeau, Grace E. Hunter, J. Clay Bavinger, Maren Pearson, Paul J. Eschbach, Vandana Sundaram, Hau Liu, Patricia Schirmer, Christopher Stave, Ingram Olkin, Dena M. Bravata; « Are Organic Foods Safer or Healthier Than Conventional Alternatives?A Systematic Review”, Annals of Internal Medicine, 2012 Sep;157(5) : 348-366.

[5] Maja M. Jensen, Henry Jørgensen, Ulrich Halekoh, Jørgen E. Olesen, and Charlotte Lauridsen, “Can Agricultural Cultivation Methods Influence the Healthfulness of Crops for Foods?”, Journal of Agricultural and Food Chemistry, 2012, 60 (25), 6383-6390.

[6] Crystal Smith-Spangler, Margaret L. Brandeau, Grace E. Hunter, J. Clay Bavinger, Maren Pearson, Paul J. Eschbach, Vandana Sundaram, Hau Liu, Patricia Schirmer, Christopher Stave, Ingram Olkin, Dena M. Bravata; « Are Organic Foods Safer or Healthier Than Conventional Alternatives?A Systematic Review”, Annals of Internal Medicine, 2012 Sep;157(5) : 348-366.

[7] Food and Agriculture Organization, 2002. Internet database: http://www.fao.org. et PJ. Gregory, J.S.I. Ingram, « Global change and food and forest production: future scientific challenges », Agriculture, Ecosystems and Environment, 82 (2000), p. 3-14.

[8] Verena Seufert, Navin Ramankutty, Jonathan A. Foley, « Comparing the yields of organic and conventional agriculture », Nature, 25 avril 2012.

[9] Anthony Trewavas, “Urban myths of organic farming”, Nature, 410 (22 March 2001), 409-410.

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