Hans-Georg Gadamer et le racisme

Avec la publication des Schwarze Hefte, le journal personnel de Martin Heidegger, la question du nazisme de l’auteur de Sein und Zeit revient hanter ses évêques. Il se pourrait que Heidegger : le sol, la communauté, la race, ouvrage collectif publié sous la direction d’Emmanuel Faye, en plus de planter les derniers clous qui manquent au cercueil du penseur de l’être, fournisse aussi des clous pour sceller le cercueil de l’un de ses principaux disciples, Hans-Georg Gadamer. Comme on peut l’apprendre en lisant la biographie que lui consacre Jean Grondin, Gadamer a beaucoup contribué à la réhabilitation de Heidegger après la guerre. Il ne faut peut-être pas lui reprocher sa fidélité à son maître, mais nous sommes étonné d’apprendre que Gadamer, à la fin de sa vie, n’avait aucun problème à admettre l’existence de bons théoriciens de la race et à affirmer que les différentes aires culturelles ont des fondements raciaux.

On peut lire dans Heidegger : le sol, la communauté, la race un texte de Robert Norton (« Gadamer et le cercle de Stephan George ») qui porte sur la recension élogieuse du livre de Kurt Hildebrandt, Platon : le combat de l’esprit pour le pouvoir (1933), que Gadamer écrivit en 1935. C’est « un correctif salutaire à la biographie apologétique de Gadamer par Jean Grondin[1] ». Hildebrandt était un médecin eugéniste, membre du cercle du poète Stephan George. Dans son livre Norme et dégénérescence de l’homme, il écrit : « Le moyen le plus efficace pour une amélioration par l’élevage et pour l’hygiène raciale est la sélection[2]. »; « Les “droits de l’homme” ne sont pas acquis avec la naissance, mais par la complétude biologique. L’humanité envers les dégénérés est un cadeau, pas un droit[3]. »

Dans son livre sur Platon, Hildebrandt présente l’élève de Socrate comme étant l’auteur véritable et le modèle de son eugénisme : « Que Platon soit le fondateur de la [théorie] eugénique, les représentants du mouvement hygiénico-racial en Allemagne l’ont déjà souligné. Dans Norme et dégénérescence de l’homme et dans État et race, j’ai mis en évidence Platon comme modèle pour la production corporelle et intellectuelle, l’élevage eugénique et l’État intellectuel[4]. »

Gadamer, dans sa recension de ce livre, souligne que « L’œuvre de Platon n’a jamais été vue d’une manière aussi immédiatement politique […] que dans cette interprétation[5]. » Gadamer insiste sur le fait que Hildebrandt ne parle pas de politique en un sens métaphorique ou purement intellectuel, mais comme exercice d’un pouvoir étatique réel. Gadamer souhaite au livre une réception favorable par-delà les limites disciplinaires, et il le recommande à un large lectorat : « L’œuvre de Hildebrandt sur Platon ne devrait pas être prise en considération par la seule recherche scientifique sur Platon[6]. » Gadamer n’a pas un seul mot d’approbation ou de désapprobation des fondements racistes et hygiénistes de ce livre dont il recommande la lecture. La politisation radicale de Platon était une tendance généralisée autour de 1933 et elle connut avec Hildebrandt son plus haut degré. Pour Gadamer, cela était une excellente chose.

En 1989, Gadamer confirme dans une entrevue avec Dörte von Westernhagen son appréciation positive de Hildebrandt : « c’était un homme très éduqué; dans les années 1920, il a écrit un livre très intéressant sur “Norme et dégénérescence”, que l’on pourrait encore lire aujourd’hui[7]. » Un peu plus tard dans l’entrevue Gadamer affirme que les « intérêts théorético-raciaux » du nazi Oskar Becker sont « absolument légitimes » : « Bien entendu, Becker était un théoricien des races, mais un très bon, de même que son ami Ferdinand Clauß. Le livre Race et âme de Clauß date de l’année 1923, il n’y avait alors pas de nazis[8]. » Ludwig Ferdinand Clauß est aujourd’hui considéré comme un des deux principaux auteurs de la raciologie national-socialiste, avec H. K Günther avec qui il a fondé le journal Rasse en 1934.

Gadamer continua sur sa lancée : « Pourquoi devrait-on, en tant qu’homme qui pense, ne pas avoir compris ce que nous aussi entre-temps nous commençons aussi peut-être à comprendre : ce que c’est que les Arabes, les Indiens, l’Islam, la Chine, le Tibet. Tout cela, on ne peut pourtant pas le comprendre avec nos concepts européens. Est-ce que ce n’est pas un problème philosophique[9]? » Gadamer va conclure en affirmant que les différentes aires culturelles ont des « fondements raciaux[10] ».

Notes

[1] Emmanuel Faye (dir.), Heidegger : le sol, la communauté, la race, Paris Beauchesne, collection « Le Grenier à sel », 2014, p. 19. « Le biographe ne fait nulle concession sur les faits. Mais il a une tendance à l’exonération dans ses commentaires où il multiplie les “cela l’honore” dès lors qu’il peut déceler une once d’écart par rapport au conformisme version IIIe Reich. Jean Grondin force ainsi son récit jusqu’à dépeindre Gadamer en quasi-dissident. Tel qu’il le décrit, cet itinéraire est plutôt celui d’un attentiste qui a profité de l’appel d’air constitué par le renvoi de ses nombreux “amis juifs” chassés de l’université. Une telle présentation fait peu de cas du principe de la responsabilité intellectuelle et de l’exemple déplorable que donne l’image d’une carrière de philosophe se poursuivant tranquillement dans de telles conditions. » (Nicolas Weill, « « Hans-Georg Gadamer. Une biographie”, de Jean Grondin : le philosophe ou l’art de la survie », Le Monde, 13 janvier 2011.)

[2] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 256.

[3] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 268.

[4] Kurt Hildebrandt, Platon. Der Kampf des Geistes um die Macht, Berlin, Georg Bondi, 1933, p. 395 sq.

[5] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338, p. 332.

[6] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338,  p. 331.

[7] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 544.

[8] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[9] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[10] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

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