« Apprendre à philosopher » de  Jean Laberge : le Gouvernement du Québec récompense la médiocrité

Publié en 2011, le guide méthodologique Apprendre à Philosopher tente de fournir en 17 fiches regroupées en cinq modules les outils nécessaires à la réalisation d’un texte argumentatif. Cet ouvrage à remporté un prix  au Concours du Ministre de l’Éducation 2013. Voici pourquoi cet ouvrage ne mérite aucunement de recevoir un prix.

Un plagiat?

Considérez le passage suivant du livre de Laberge :

«Selon Maxime, un fait est un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable. Mais cela ne tient pas. Plusieurs faits ne sont pas répétables et indépendamment vérifiables. Je pense qu’on pourrait qualifier de “fait” le nombre exact d’étoiles dans l’univers au moment où je parle. Pourtant, ce n’est pas vérifiable. On peut aussi dire qu’il y a un grand nombre de faits reliés à la découverte du Canada par Jacques Cartier, mais ils ne sont pas renouvelables, et bon nombre d’entre eux ne sont pas vérifiables.» (Laberge, 2011, p. 46)

Or Pierre Blackburn, dans Logique de l’argumentation, paru en 1994, écrivait ceci :

«Selon Roger, un fait est un phénomène répétable et indépendamment vérifiable. Mais cela ne tient pas. Plusieurs faits ne sont pas répétables et indépendamment vérifiables. Je pense que l’on pourrait qualifier de “fait” le nombre exact de saumons existant sur la terre au moment où je parle. Pourtant, ce n’est pas quelque chose de vérifiable. On peut aussi dire qu’il y a un grand nombre de faits reliés à l’assassinat de John Kennedy, mais ils ne sont pas répétables et bon nombre d’entre eux ne sont pas vérifiables.» (Blackburn, 1994 p. 122)

La ressemblance est frappante. Je laisse à mes lecteurs le soin de juger par eux-mêmes s’il s’agit ou non d’un emprunt malhonnête.

Erreurs de définition

Le premier module propose une définition de la philosophie et présente la notion de pensée abstraite et de concept. La fiche 1 nous propose la définition de la philosophie suivante : « La philosophie présente des visions générales des choses, en somme, des façons de penser. Au bout du compte, nous dirons que la caractéristique essentielle de la philosophie, c’est de donner sens à toutes choses. En d’autres mots, le propre de la philosophie, c’est l’étude du sens des choses. » (p. 3) Cette définition me semble trop générale, à moins que Laberge présuppose que la pensée mythique, la religion et l’art font partie intégrante de la philosophie, ce qui peut aussi se défendre. L’auteur affirme aussi (p. 2) que toute définition repose sur le genre prochain et sur la différence spécifique en identifiant de façon erronée le genre à l’extension du concept défini et la différence spécifique à la compréhension.

Le deuxième module tente de définir la rationalité en l’opposant radicalement à la pensée mythique. La fiche 5 nous offre une définition circulaire de la rationalité : « En fait, la rationalité, c’est ce qui est conforme à la raison, c’est-à-dire ce qui est raisonnable. En somme, c’est ce qu’on a tendance à associer au gros bon sens, à quelques nuances près. » Trop souvent, ce sont leurs préjugés injustifiables que les étudiants associent au gros bon sens… L’auteur a cependant  tout à fait raison d’écrire : « Il convient de considérer ces règles de rationalité comme une sorte de « grammaire de la pensée », de la même façon que les règles de grammaire déterminent comment bien parler et écrire. »

Erreurs factuelles

On peut lire à la fiche 3 « Platon a été le premier à comprendre qu’à chaque chose ou être correspond une idée générale. » (p. 11) Si l’auteur entend « définition »  en écrivant « idée générale », je crois que c’est plutôt Socrate, comme le dit Aristote dans la Métaphysique, qui est le père de cette idée. Socrate, par exemple, cherchait la définition du beau. Platon va beaucoup plus loin que Socrate et ajoute que le Beau existe séparément des choses qui sont belles. Il ne faut pas confondre la notion moderne de concept avec la notion platonicienne d’eidos.

La fiche 6 porte sur la distinction entre la pensée rationnelle et la pensée mythique. La distinction présentée me semble trop radicale. Peut-on vraiment parler d’une « absence de toute logique » dans le mythe de Pandore? A-t-il à ce point un « caractère délirant et aberrant »? (p. 24) En tout mythe réside un élément de rationalité minimale dans la mesure où cherche à expliquer pourquoi une réalité est venue à l’existence. Que rien ne soit sans raison, n’est-ce pas l’une des exigences de la pensée rationnelle?

Dans le deuxième module, l’auteur associe l’irrationnel à la fausseté et le rationnel à la vérité. Pourtant ce qui est irrationnel n’est pas nécessairement faux et ce qui est rationnel n’est pas nécessairement vrai. L’irrationnel ne nous éloigne pas nécessairement de la vérité, il nous prive seulement sa justification. Celui qui croît qu’il ne faut pas tuer son prochain n’est pas dans la fausseté, même si sa croyance est d’origine religieuse.

Erreurs de logique

Le quatrième module se veut une initiation aux rudiments de l’argumentation. On y trouve plusieurs maladresses. Par exemple, le schéma du premier raisonnement de la page 44 est fautif. Dans le texte, la conclusion du raisonnement cité est une proposition conditionnelle : « Pour rester en santé, il faut donc lutter contre le tabagisme. » Dans le schéma, la conditionnelle n’est pas là, et la conclusion devient : « Il faut lutter contre le tabagisme. » De plus il s’agit d’un raisonnement pratique, donc si on y ajoute une 3e prémisse, du genre « Le gouvernement doit respecter les choix individuels des gens en matière de santé », la conclusion n’en découlerait plus nécessairement. Utiliser un tel syllogisme pratique comme illustration ne semble pas un choix très judicieux.

Plus loin, après avoir donné un exemple d’évaluation d’un raisonnement, l’auteur termine par « En conclusion, il n’est donc pas raisonnable d’adopter la thèse de l’auteur. » (p.46)  Il n’a pas été montré qu’il n’est pas raisonnable d’accepter la thèse de l’auteur, il a été montré qu’il n’est pas acceptable de le faire uniquement sur la base de la prémisse fournie. Quand un étudiant doit évaluer une argumentation, il peut refuser d’accepter une prémisse et nier l’existence d’un lien suffisant entre la prémisse et la conclusion, mais il ne doit pas en conclure que la conclusion est fausse pour autant : lorsqu’on a montré qu’une argumentation en faveur d’une conclusion n’est pas valable, cela ne veut pas dire que la conclusion est fausse. Il reste toujours possible de trouver de meilleurs arguments. Par exemple « On doit respecter les autres parce que Raël le préconise. » L’argumentation n’est pas bonne (c’est un appel à une autorité très illégitime) mais cela ne veut pas dire « qu’il n’est pas raisonnable d’adopter la thèse de l’auteur ». La formulation de l’auteur est maladroite et encourage chez l’étudiant le réflexe qu’on cherche précisément à neutraliser en enseignant l’argumentation.

À la page 45, après un exemple d’induction par énumération, l’auteur  écrit « [Ce] raisonnement se fonde sur l’induction qui, sans être fausse, n’est pas absolument vraie comme dans le cas de la déduction ». L’étudiant a par la suite, en exercice, à déterminer si une argumentation est une déduction ou une induction et l’argumentation dont il faut déterminer la nature est un très mauvais raisonnement statistique. Que va alors retenir l’étudiant concernant l’induction ? L’étudiant doit apprendre qu’une induction  peut constituer sous certaines conditions un raisonnement acceptable même si la vérité de sa conclusion n’est pas garantie par les prémisses, et on lui donne comme exemple une induction totalement insuffisante.

À la page 46, « L’idée de Maxime selon laquelle un fait est un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable est fausse » est considéré par l’auteur, à tort, comme équivalent à « Un fait n’est jamais un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable »  et, sur cette base, penser réfuter la proposition initiale universelle à l’aide de quelques contre exemples est présenté par l’auteur comme une erreur de raisonnement.

Le module cinq propose une méthode pour rédiger un texte argumentatif et offre un exemple de dissertation philosophique, ainsi qu’une analyse du Criton avec schéma.

Conclusion

Nous avons présenté certaines de nos réserves quant à ce guide méthodologique. À la décharge de l’auteur, il faut admettre qu’il est difficile de présenter l’essentiel d’un cours complet en 90 pages et, ici et là, il faut bien prendre des raccourcis. Nous avons cependant identifié plusieurs problèmes sérieux qui ne peuvent s’expliquer par la brièveté de l’ouvrage.

François Doyon, Ph. D.

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