Lettre à mon ancien professeur Jean Grondin

Lorsque, tout jeune homme, j’assistais à vos cours, je croyais être touché par la vérité. J’avais notamment reçu cette grâce lorsque vous aviez présenté l’hylémorphisme d’Aristote, au cours de l’hiver 1997. Vous aviez expliqué la théorie aristotélicienne de la substance avec tant de virtuosité que j’avais l’impression que la vérité avait été trouvée. À la sortie de la classe, je vous ai fait part de mon émerveillement et vous m’avez sagement répondu « vous n’avez encore rien vu ». Vous m’êtes alors apparu comme un maître aussi vénérable que redoutable.

Vous étiez certes excellent pour enseigner l’histoire de la métaphysique. Je dois cependant confesser, au risque de devenir une sorte de parricide, que je n’ai jamais aimé votre tendance à l’apologétique et à l’hagiographie, que j’ai découverte en lisant votre biographie de Hans-Georg Gadamer. Dans la version française, le mot « honore » apparaît 11 fois, et c’est sans parler des autres mots de la même famille!

« Gardez-vous des faux prophètes, nous prévient l’Évangile. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au-dedans ce sont des loups ravisseurs. » Dans votre texte « Peut-on défendre Heidegger? », paru dans Le Devoir du 11 février dernier, vous expliquez, avec une charité qui vous honore, que l’antisémitisme du faux prophète Martin Heidegger s’explique en partie par l’inexistence d’Internet à son époque. « Cela ne l’honore pas, mais Heidegger a été victime de sa puissante propagande et de son propre aveuglement au sujet de la révolution dont l’Occident aurait besoin. Il faut tenir compte de cette situation de détresse quand on condamne aujourd’hui Heidegger depuis le confort de nos écrans d’ordinateur grâce auxquels nous avons commodément accès à plusieurs sources d’information. Heidegger n’avait pas ce privilège. » Heidegger, une pauvre victime de la propagande qui n’avait pas Internet pour s’informer aussi bien que les gens du XXIe siècle !

Internet! La conclusion de votre texte m’a rappelé le doux souvenir de cette belle journée du printemps 2004, lorsque j’étais venu vous rencontrer à votre bureau pour discuter de mon projet de mémoire de maîtrise sur l’herméneutique de Gadamer. Je voulais traiter de l’influence de saint Augustin sur la conception gadamérienne du langage et vous m’aviez alors suggéré de consulter le site web de James J. O Donnell, en me faisant remarquer que c’était là le seul site web qui valait la peine d’être consulté sur Internet. Grande fut donc ma surprise lorsque j’ai compris que vous ne croyez plus qu’Internet est seulement utile pour étudier saint Augustin, mais aussi pour résister à la propagande d’un régime totalitaire. Vous avez découvert les vertus de numérisation totale de l’étant.

La dernière phrase de votre généreux texte en évoque le magnifique récit de la femme adultère de l’évangile de Jean : nous ne sommes pas placés pour juger Heidegger. Je ne peux pas, en effet, savoir ce que j’aurais fait à la place de Heidegger. Qui sait, j’aurais peut-être moi aussi fait congédier des collègues. Mais nous savons que des centaines de milliers de compatriotes de Heidegger n’ont pas été aussi naïfs que lui. Dans Une Allemagne contre Hitler (Félin, 2007) l’ancien résistant Günther Weisenborn présente des statistiques de l’appareil répressif nazi qui donnent une idée de l’ampleur de la résistance allemande à la propagande nazie :

  • De 1933 à 1939, 225 000 personnes sont condamnées pour motifs politiques à des peines de prison et 1 000 000 d’Allemands sont envoyés dans les camps de concentration;
  • En 1933, 100 000 personnes ont exercé une activité antinazie;
  • Vers 1935-1936, la Gestapo estime qu’il existe 5 708 centres clandestins diffusant des tracts, affiches et brochures contre le régime;
  • En 1936 la Gestapo saisit 1 643 200 tracts du Parti socialiste (SPD) et du Parti communiste (KPD). Elle en saisit 927 430 l’année suivante;
  • En 1941, 11 405 opposants de gauche sont arrêtés par la Gestapo.

Si un grand penseur comme Heidegger est une victime de la puissante machine de propagande nazie, comment se fait-il des centaines milliers d’Allemands ordinaires ont résisté à cette propagande? Devons-nous pardonner à Heidegger parce qu’il était moralement trop faible pour être responsable de ses opinions antisémites? Il avait l’esprit ardent, mais le sens moral faible?

Vous suggérez que l’antisémitisme de Heidegger provient de la propagande pour expliquer pourquoi l’antisémitisme apparaît tardivement dans les « Cahiers noirs ». Vous savez pourtant tout aussi bien que moi que la qualité scientifique de l’édition des textes de Heidegger est douteuse. Par exemple, le passage « il faudrait se demander sur quoi est fondée la prédestination particulière de la communauté juive pour la criminalité planétaire » (GA69, p.78) a été censuré. C’est Peter Trawny qui a révélé la phrase antisémite censurée – par lui-même! – dans le volume 69 de la GA… Dans le cas des « Cahiers noirs », notons l’inexplicable présence de textes antidatés, tels que des propos de Hannah Arendt, dans le tome 97, datant d’après 1948, date des derniers carnets.

Vous êtes également beaucoup trop érudit pour ignorer qu’avant le 11 mars 1933, date où Hitler nomme Goebbels ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, Heidegger avait déjà écrit des propos clairement antisémites. Je prends la peine de retranscrire ici ces passages.

1916 : « L’enjuivement (Verjudung) de notre culture et de nos universités est assurément effrayant et je pense que la race allemande devrait encore mettre en œuvre tant de force intérieure pour parvenir au sommet. Assurément, le capital! » [1]

1920 : « Dimanche prochain a lieu ici [Messkirch] le bal de la moisson – Fritz y sera comme il se doit – la moisson a été bonne – mais les prix ne seront pas faibles – ici en altitude les paysans commencent eux aussi à devenir sans scrupules et tout est submergé de Juifs et de margoulins. » [2]

1929 : « Ce à quoi je n’ai pu que faire allusion dans le certificat, je puis ici le dire plus clairement. Ce dont il s’agit, ce n’est en effet rien de moins que ceci : nous ne pouvons plus différer de méditer le fait que nous nous trouvons devant un choix concernant la vie spirituelle de l’Allemagne – ou bien recommencer à faire affluer vers elles de vraies forces enracinées et des éducateurs, ou bien l’abandonner définitivement à la judaïsation (Verjudung) croissante, que ce soit dans un sens large ou dans un sens restreint. Le chemin qu’il faudra avoir parcouru pour nous trouver nous-mêmes, ce chemin ne pourra s’ouvrir que si nous sommes en état, sans hargne ni affrontement stérile, d’aider à ce que se déploie des forces neuves. » [3]

Si Heidegger n’est qu’une victime de la propagande de Goebbels, pourquoi le défend-il en 1946? « En même temps, on prêche que la technique devrait servir aux hommes. On tente simultanément, dans de tels témoignages de la parole, de présenter “‘Joseph Goebbels »’ comme un menteur, et de le clouer au pilori d’une opinion mondiale fort douteuse. » » (GA97, p.157)

Est-il nécessaire d’avoir accès à Internet pour résister à la propagande d’un régime criminel? Les centaines de milliers d’Allemands qui ont résisté à la propagande ont-ils vraiment existé? Les textes antisémites écrits avant 1933 sont-ils apocryphes? Heidegger était-il responsable de ses valeurs? Comment expliquer l’itinéraire de ce salaud ordinaire? Je vous en prie, monsieur Grondin, répondez-moi : je suis tout confus.

Notes

[1] Lettre à Elfride 18 octobre 1916, Martin Heidegger, « Ma chère petite âme! » : Lettres à sa femme Elfride 1915-1970, trad. Marie-Ange Maillet, Paris, Seuil, 2007, p. 82.

[2] Lettre à Elfride du 12 août 1920, Martin Heidegger, « Ma chère petite âme! » : Lettres à sa femme Elfride 1915-1970, trad. Marie-Ange Maillet, Paris, Seuil, 2007, p. 157.

[3] Lettre à Viktor Schwoerer, responsable universitaire du pays de Bade  Traduction de François Fédier, dans Martin Heidegger, Écrits politiques 1933-1966, présentation, traduction et notes par François Fédier. Gallimard, p. 282.

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