Faut qu’on se parle du hijab!

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Le premier ministre Philippe Couillard déclarait récemment qu’aucun compromis ne serait fait par son gouvernement sur la « discrimination vestimentaire ». C’est sa façon de dire qu’il refuse d’interdire le port du hijab et d’autres vêtements ou signes religieux par les agents de l’État, même ceux qui détiennent un pouvoir coercitif comme les juges et les policiers. Cette interdiction est selon lui une discrimination injuste. Dans le même ordre d’idée, Gabriel Nadeau-Dubois juge que le débat sur les signes religieux est superficiel et qu’on devrait plutôt parler de l’intégration des musulmans. « Si on est progressiste, notre première préoccupation, c’est pour la vie des gens. La communauté [musulmane] souffre d’un taux de chômage absolument injuste et scandaleux, il faut s’y attaquer en priorité ». Bien au contraire, permettre aux agents de l’État d’afficher leurs croyances religieuses est un privilège qui n’a pas sa raison d’être et qui doit être interdit le plus rapidement possible pour assurer la paix sociale. Car si les musulmans ont de la difficulté à trouver un emploi, c’est en partie parce que les employeurs ne veulent éviter le problème d’avoir à gérer des accommodements religieux. Il faut qu’on se parle des signes religieux.

Qu’est-ce qu’un hijab?

Pour plusieurs femmes, porter le hijab résulte du choix libre et éclairé de la soumission à Allah. En arabe, le mot « hijab » désigne « ce qui sert à cacher ». La tradition du port du voile est d’origine proche-orientale. Déjà mentionné dans les lois assyriennes vers 1000 av J.-C., le port de ce voile est une « obligation pour les filles pubères d’hommes libres et interdit pour les prostituées ». Dans le Code d’Hammourabi au XVIIIe siècle av. J.-C., la femme libre, contrairement à l’esclave, porte le voile sous peine de sanctions. Un texte assyrien en fait un signe distinctif entre femme honorable et prostituée. Dans la tradition iconographique chrétienne, Marie est toujours représentée avec un voile de couleur bleue alors que Madeleine, la prostituée, est pour sa part toujours représentée tête nue. Au cours de l’Antiquité grecque et romaine, le voile remplit la même fonction de distinction sociale : soustraire la femme honorable de regards concupiscents des hommes. Cela lui permet de rester pure, donc de préserver la valeur qu’elle revêt pour son époux ou son futur époux. Derrière tout cela, il y a bien évidemment l’idée que la femme est la propriété de l’homme, une chair à mari. Paul de Tarse, un des fondateurs du christianisme, est très clair : le voile est « un signe de sujétion » (1Corinthiens, 11, 6-10). C’est l’ultime symbole de la ségrégation sexuelle. Mais comme c’est arrivé à la croix gammée au précédent siècle, le sens des symboles peut changer. Dans le Québec d’aujourd’hui, le hijab, c’est la liberté. S’inférioriser est un choix personnel.

Le sens historique d’un symbole n’est pas un choix personnel

Pour s’opposer à l’interdiction d’un signe religieux niant l’égalité entre les hommes et les femmes comme le voile, certains avancent parfois que puisqu’un signe religieux peut revêtir plusieurs significations et qu’un État laïc et neutre n’a pas pour fonction d’interpréter les signes religieux, le sens que peut avoir un signe religieux ne donne pas à l’État le droit d’interdire les signes religieux.

Il est certes possible que le voile puisse revêtir plusieurs sens. On peut toujours accorder un sens subjectif et personnel à un symbole. Pour certaines, il n’est peut-être que le symbole d’une appartenance à une communauté. Mais si le sens des symboles religieux est polysémique, il faut admettre en même temps que parmi tous les sens qui peuvent émaner du voile, il y a le sens misogyne traditionnel que nous rappelle l’apôtre Paul. C’est le sens traditionnel du voile et nul ne peut le nier. L’histoire du symbole rend son sens misogyne est présent même si ce n’est pas le sens qu’y voit celle qui porte le voile. Le sens originel du voile est , malgré la croyance subjective de celle qui le porte. La polysémie d’un symbole est indépendante de celui qui porte le symbole. Les différents sens du voile peuvent coexister, ils ne se manifestent pas à tous de la même façon, bien qu’ils soient tous réels. Les sens sont tous là en même temps, mais n’apparaissent pas à tous de la même façon. Pourrait-on porter une svatiska indienne en public sans problème en clamant qu’il s’agit d’un symbole de spiritualité hindoue? Bien sûr que non. On voit bien avec cet exemple qu’il est absurde de couper le symbole de son l’histoire. Le sens d’un signe ne vient pas nécessairement de celui qui utilise le signe, la sémantique n’est pas quelque chose de purement subjectif, sinon les signes ne seraient pas des signes. Le relativisme individualiste du sens des symboles est aussi insoutenable que si un étudiant se mettait à défendre son droit de dire qu’un mot selon lui désigne un sens que lui même lui attribue.

Même porté par des féministes libres et parfaitement autonomes dans leur soumission à Allah, le hijab nuit à l’égalité homme femme, tout comme un crucifix dans une école endoctrine. Tolérer que des femmes se voilent cause un tord social à la cause des femmes. Je crois que la présence de signe religieux dans les écoles cause un grand tort social. C’est un porte-étendard de l’islamisme, un rejet de l’héritage des Lumières et une source d’endoctrinement dans les écoles. Une femme qui se voile, même librement, banalise un instrument de ségrégation sexuelle, donc elle fait la promotion du sexisme.

Si l’on refuse à l’État la légitimité d’interpréter le sens de symboles potentiellement misogynes ou haineux, alors que l’État les interdise tous, par principe de précaution. Dans une société démocratique, la religion devrait être une affaire d’adultes vécues de façon strictement privée. La relégation du religieux dans la sphère privée est un cas de restriction raisonnable de la liberté.

Nous posons comme principe que dans un État neutre, les agents de l’État doivent apparaître neutres. Porter un symbole religieux, ce n’est pas être neutre sur le plan de la religion, et que par principe, un agent de l’État doit être neutre. L’autorisation d’afficher ses convictions religieuses dans les institutions publiques privilégie les religions qui recherchent de la visibilité. L’interdiction supprime ce privilège. Être neutre et équitable implique de traiter tous les citoyens de la même manière. Afficher sa religion, c’est donner le privilège de la visibilité à ses croyances personnelles. Ça n’a pas sa place dans une salle de classe ou au gouvernement. Le but de la laïcité est la paix des religions et des croyances; ses moyens sont la tolérance dans la société et l’abstention dans les institutions d’États (institutions communes). Donner de la visibilité à l’islam est incompatible avec le rôle d’un agent de l’État. Par définition, un agent de l’État neutre doit apparaître neutre. Il doit être un modèle de neutralité.

Protégeons nos enfants

Certains diront qu’afficher ses croyances religieuses est un crime sans victime et qu’il faudrait s’assurer que le hijab cause réellement un tort à des individus avant de l’interdire. La question de savoir si l’interdiction doit être justifiée d’un point de vue déontologique (par principe) ou conséquentialiste (en évaluant les torts causés par le voile) peut se discuter, mais nous devrions tous reconnaître qu’il faut au moins interdire le port du hijab aux personnes qui travaillent en éducation auprès de jeunes mineurs. Car un mineur n’a pas la maturité nécessaire pour comprendre la multiplicité des sens du voile et il a donc là un réel risque d’endoctrinement involontaire. Les élèves risquent de finir par voir le hijab comme un simple bout de tissu, et c’est exactement ça le danger : les enseignantes voilées banalisent une pratique sexiste aux yeux des enfants. L’interdiction des signes religieux dans les écoles et sur tous les agents de l’État s’impose, et le plus tôt sera le mieux pour assurer la paix sociale.

 

Lettre à mon ancien professeur Jean Grondin

Lorsque, tout jeune homme, j’assistais à vos cours, je croyais être touché par la vérité. J’avais notamment reçu cette grâce lorsque vous aviez présenté l’hylémorphisme d’Aristote, au cours de l’hiver 1997. Vous aviez expliqué la théorie aristotélicienne de la substance avec tant de virtuosité que j’avais l’impression que la vérité avait été trouvée. À la sortie de la classe, je vous ai fait part de mon émerveillement et vous m’avez sagement répondu « vous n’avez encore rien vu ». Vous m’êtes alors apparu comme un maître aussi vénérable que redoutable.

Vous étiez certes excellent pour enseigner l’histoire de la métaphysique. Je dois cependant confesser, au risque de devenir une sorte de parricide, que je n’ai jamais aimé votre tendance à l’apologétique et à l’hagiographie, que j’ai découverte en lisant votre biographie de Hans-Georg Gadamer. Dans la version française, le mot « honore » apparaît 11 fois, et c’est sans parler des autres mots de la même famille!

« Gardez-vous des faux prophètes, nous prévient l’Évangile. Ils viennent à vous en vêtements de brebis, mais au-dedans ce sont des loups ravisseurs. » Dans votre texte « Peut-on défendre Heidegger? », paru dans Le Devoir du 11 février dernier, vous expliquez, avec une charité qui vous honore, que l’antisémitisme du faux prophète Martin Heidegger s’explique en partie par l’inexistence d’Internet à son époque. « Cela ne l’honore pas, mais Heidegger a été victime de sa puissante propagande et de son propre aveuglement au sujet de la révolution dont l’Occident aurait besoin. Il faut tenir compte de cette situation de détresse quand on condamne aujourd’hui Heidegger depuis le confort de nos écrans d’ordinateur grâce auxquels nous avons commodément accès à plusieurs sources d’information. Heidegger n’avait pas ce privilège. » Heidegger, une pauvre victime de la propagande qui n’avait pas Internet pour s’informer aussi bien que les gens du XXIe siècle !

Internet! La conclusion de votre texte m’a rappelé le doux souvenir de cette belle journée du printemps 2004, lorsque j’étais venu vous rencontrer à votre bureau pour discuter de mon projet de mémoire de maîtrise sur l’herméneutique de Gadamer. Je voulais traiter de l’influence de saint Augustin sur la conception gadamérienne du langage et vous m’aviez alors suggéré de consulter le site web de James J. O Donnell, en me faisant remarquer que c’était là le seul site web qui valait la peine d’être consulté sur Internet. Grande fut donc ma surprise lorsque j’ai compris que vous ne croyez plus qu’Internet est seulement utile pour étudier saint Augustin, mais aussi pour résister à la propagande d’un régime totalitaire. Vous avez découvert les vertus de numérisation totale de l’étant.

La dernière phrase de votre généreux texte en évoque le magnifique récit de la femme adultère de l’évangile de Jean : nous ne sommes pas placés pour juger Heidegger. Je ne peux pas, en effet, savoir ce que j’aurais fait à la place de Heidegger. Qui sait, j’aurais peut-être moi aussi fait congédier des collègues. Mais nous savons que des centaines de milliers de compatriotes de Heidegger n’ont pas été aussi naïfs que lui. Dans Une Allemagne contre Hitler (Félin, 2007) l’ancien résistant Günther Weisenborn présente des statistiques de l’appareil répressif nazi qui donnent une idée de l’ampleur de la résistance allemande à la propagande nazie :

  • De 1933 à 1939, 225 000 personnes sont condamnées pour motifs politiques à des peines de prison et 1 000 000 d’Allemands sont envoyés dans les camps de concentration;
  • En 1933, 100 000 personnes ont exercé une activité antinazie;
  • Vers 1935-1936, la Gestapo estime qu’il existe 5 708 centres clandestins diffusant des tracts, affiches et brochures contre le régime;
  • En 1936 la Gestapo saisit 1 643 200 tracts du Parti socialiste (SPD) et du Parti communiste (KPD). Elle en saisit 927 430 l’année suivante;
  • En 1941, 11 405 opposants de gauche sont arrêtés par la Gestapo.

Si un grand penseur comme Heidegger est une victime de la puissante machine de propagande nazie, comment se fait-il des centaines milliers d’Allemands ordinaires ont résisté à cette propagande? Devons-nous pardonner à Heidegger parce qu’il était moralement trop faible pour être responsable de ses opinions antisémites? Il avait l’esprit ardent, mais le sens moral faible?

Vous suggérez que l’antisémitisme de Heidegger provient de la propagande pour expliquer pourquoi l’antisémitisme apparaît tardivement dans les « Cahiers noirs ». Vous savez pourtant tout aussi bien que moi que la qualité scientifique de l’édition des textes de Heidegger est douteuse. Par exemple, le passage « il faudrait se demander sur quoi est fondée la prédestination particulière de la communauté juive pour la criminalité planétaire » (GA69, p.78) a été censuré. C’est Peter Trawny qui a révélé la phrase antisémite censurée – par lui-même! – dans le volume 69 de la GA… Dans le cas des « Cahiers noirs », notons l’inexplicable présence de textes antidatés, tels que des propos de Hannah Arendt, dans le tome 97, datant d’après 1948, date des derniers carnets.

Vous êtes également beaucoup trop érudit pour ignorer qu’avant le 11 mars 1933, date où Hitler nomme Goebbels ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande, Heidegger avait déjà écrit des propos clairement antisémites. Je prends la peine de retranscrire ici ces passages.

1916 : « L’enjuivement (Verjudung) de notre culture et de nos universités est assurément effrayant et je pense que la race allemande devrait encore mettre en œuvre tant de force intérieure pour parvenir au sommet. Assurément, le capital! » [1]

1920 : « Dimanche prochain a lieu ici [Messkirch] le bal de la moisson – Fritz y sera comme il se doit – la moisson a été bonne – mais les prix ne seront pas faibles – ici en altitude les paysans commencent eux aussi à devenir sans scrupules et tout est submergé de Juifs et de margoulins. » [2]

1929 : « Ce à quoi je n’ai pu que faire allusion dans le certificat, je puis ici le dire plus clairement. Ce dont il s’agit, ce n’est en effet rien de moins que ceci : nous ne pouvons plus différer de méditer le fait que nous nous trouvons devant un choix concernant la vie spirituelle de l’Allemagne – ou bien recommencer à faire affluer vers elles de vraies forces enracinées et des éducateurs, ou bien l’abandonner définitivement à la judaïsation (Verjudung) croissante, que ce soit dans un sens large ou dans un sens restreint. Le chemin qu’il faudra avoir parcouru pour nous trouver nous-mêmes, ce chemin ne pourra s’ouvrir que si nous sommes en état, sans hargne ni affrontement stérile, d’aider à ce que se déploie des forces neuves. » [3]

Si Heidegger n’est qu’une victime de la propagande de Goebbels, pourquoi le défend-il en 1946? « En même temps, on prêche que la technique devrait servir aux hommes. On tente simultanément, dans de tels témoignages de la parole, de présenter “‘Joseph Goebbels »’ comme un menteur, et de le clouer au pilori d’une opinion mondiale fort douteuse. » » (GA97, p.157)

Est-il nécessaire d’avoir accès à Internet pour résister à la propagande d’un régime criminel? Les centaines de milliers d’Allemands qui ont résisté à la propagande ont-ils vraiment existé? Les textes antisémites écrits avant 1933 sont-ils apocryphes? Heidegger était-il responsable de ses valeurs? Comment expliquer l’itinéraire de ce salaud ordinaire? Je vous en prie, monsieur Grondin, répondez-moi : je suis tout confus.

Notes

[1] Lettre à Elfride 18 octobre 1916, Martin Heidegger, « Ma chère petite âme! » : Lettres à sa femme Elfride 1915-1970, trad. Marie-Ange Maillet, Paris, Seuil, 2007, p. 82.

[2] Lettre à Elfride du 12 août 1920, Martin Heidegger, « Ma chère petite âme! » : Lettres à sa femme Elfride 1915-1970, trad. Marie-Ange Maillet, Paris, Seuil, 2007, p. 157.

[3] Lettre à Viktor Schwoerer, responsable universitaire du pays de Bade  Traduction de François Fédier, dans Martin Heidegger, Écrits politiques 1933-1966, présentation, traduction et notes par François Fédier. Gallimard, p. 282.

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Les 2 plus grands mensonges du socialisme

Il est difficile de savoir si l’on connaît ou pas.
– ARISTOTE

À moins de ressembler à Patrick Bateman dans American Psycho, nous avons tous des intuitions morales anticapitalistes. C’est un système qui augmente peut-être le niveau de vie des gens, mais au prix de l’exploitation de certaines classes de travailleurs. Le capitalisme crée aussi un très grand écart entre la répartition des revenus, ce qui crée un sentiment d’injustice tout à fait légitime. Les travailleurs exploités dans les usines des grandes entreprises installées dans les pays en voie de développement ont peut-être des conditions de vie supérieures à celles de nos ancêtres de l’époque médiévale, mais le fait qu’elles soient tout de même aussi exploitées pour fabriquer nos vêtements et ces hochets électroniques que sont les téléphones intelligents a quelque chose de profondément révoltant.

Faut-il remplacer le capitalisme par un autre système ou serait-il préférable de l’améliorer? Des penseurs sous l’influence de Marx croient que le capitalisme est condamné à disparaître et être remplacé par un système où la misère et la pauvreté seront définitivement abolies par une redistribution à peu près égale des revenus. Pour Joseph Heath, professeur de philosophie à l’Université de Toronto, il faut connaître suffisamment la science économique avant de porter un jugement si radical sur le capitalisme. « [J]e suis d’avis que les détracteurs du capitalisme ne se sont pas donné la peine de maîtriser suffisamment leur sujet. Marx comprenait à fond la situation économique de son époque. Pourtant, en partie à cause de son influence même, sans doute, très peu de théoriciens de gauche ou “radicaux” peuvent en dire autant1. »

Dans Sale argent2, après avoir critiqué six sophismes de la droite, Heath critique six sophismes de la gauche. Je vais vous présenter dans ce qui suit sa critique de deux d’entre eux que j’ai choisis parce qu’ils sont devenus dans le discours anticapitaliste actuel des dogmes qui empêchent le développement et l’application de solutions efficaces aux problèmes soulevés par le capitalisme.

Le dogme de la destruction du capitalisme

Une des idées préférées de la gauche est que le capitalisme est pris avec des contradictions internes qui mènent à son anéantissement. Marx disait, en s’inspirant de la métaphysique de l’histoire de Hegel, que le capitalisme renfermait des contradictions internes qui allaient inévitablement déclencher une crise révolutionnaire menant à la fin de l’histoire, un retour au « paradis terrestre » d’une société sans classe. D’après Marx, les récessions sont causées par la surproduction de marchandises qui, périodiquement, s’accumulent pour faire tomber l’économie au point mort jusqu’à ce que le surplus de stock soit éliminé.

Heath explique que ce n’est pas la surproduction qui cause les récessions économiques, c’est l’augmentation de la demande pour l’argent. Lorsque les consommateurs préfèrent épargner plutôt que de consommer, il s’ensuit une augmentation de l’offre en biens qui produit une apparence de surproduction. Depuis 1980, on contrôle mieux les épisodes de récession par de simples politiques monétaires sur les taux d’intérêt : en abaissant le loyer de l’argent, on incite les gens à vouloir consommer plutôt qu’à épargner, ce qui assure le maintien de la demande en marchandises3 et de la main-d’œuvre qui la produit. L’État assure aussi le fonctionnement du marché, par l’assurance dépôt4. Dans le cas de la récente crise financière, les gouvernements qui ont appliqué une politique d’austérité s’en sont plus mal sortis que ceux qui ont appliqué les principes keynésiens d’intervention de l’État en cas de crise. Le capitalisme n’existe pas sans un État pour assurer son fonctionnement. Le gouvernement doit intervenir pour aider le marché à sortir des récessions et des crises économiques. Cependant, les épisodes de décroissance ne remettent pas en cause son existence.

Puisque le capitalisme survit aux récessions, de plus en plus de socialistes se tournent vers la crise des changements climatiques pour trouver la « contradiction interne » tant recherchée5 qui fera tomber le capitalisme. Ces gens-là se trompent, car la crise écologique n’est pas du tout une contradiction interne du capitalisme. La crise écologique est causée par la consommation des ressources naturelles, que le système de production soit capitaliste ou socialiste n’y change rien. On peut imaginer un système économique socialiste fonctionnant, par exemple, sur des échanges entre coopératives, qui détruirait tout autant l’environnement et qui brûlerait autant de pétrole. Le réchauffement climatique est causé par les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère, il n’est pas produit par les profits sur du capital accumulé ou les inégalités sociales. Ce n’est pas la propriété privée des moyens de production qui cause la pollution, ce sont les moyens de production, peu importe que leur possession soit privée ou collective. Sous un régime socialiste, nous allons devoir produire au moins autant de nourriture pour faire vivre toute la population mondiale, et si la population s’accroît, nous allons devoir en produire davantage.

De plus le libre marché nous offre des solutions efficaces (même si elles froissent notre sensibilité morale) aux problèmes écologiques. Par exemple, dans le cas des changements climatiques, une simple taxe au carbone pourrait réorienter l’économie vers des énergies vertes en rendant l’exploitation et l’utilisation des combustibles fossiles peu rentables. C’est probablement sous un régime capitaliste que la crise écologique sera surmontée. Instaurer une taxe du carbone va davantage améliorer le sort de l’humanité qu’attendre l’effondrement du capitalisme, car la crise écologique va rendre la planète inhabitable bien avant la révolution socialiste.

Le dogme de la redistribution des richesses comme solution à la pauvreté

Dans la plupart des démocraties industrielles, les écarts de richesses sont de plus en plus intolérables. L’inégalité dans la redistribution du revenu est considérée par la gauche comme la cause de la pauvreté. Le système capitaliste serait lui-même la cause de cette inégalité matérielle. La redistribution des revenus (un revenu minimum garanti, par exemple) sous un régime socialiste permettrait selon les sympathisants de la gauche de régler la majorité des problèmes liés à la pauvreté.

Et si le capitalisme n’était pas la principale cause de la pauvreté? Selon Heath, c’est une erreur que de croire que la pauvreté est principalement causée par le manque d’argent. Cette erreur incite à surestimer le pouvoir de la redistribution directe d’argent comme moyen d’améliorer le niveau de vie des pauvres. « Les pauvres ne souffrent pas que du manque d’argent; ils ont aussi tendance à très mal dépenser le peu d’argent qu’ils ont6. » La gauche « sombre facilement dans le sophisme qui consiste à croire que la pauvreté s’explique d’elle-même, que le seul problème des pauvres est le manque d’argent. Si c’était le cas, nous tiendrions sûrement la solution [le revenu minimum garanti]. En réalité, la pauvreté tend à être le symptôme, plutôt que la cause, d’un ensemble de problèmes plus profonds7. »

La pauvreté est parfois causée par des circonstances incontrôlables (pensons par exemple à une mère de jeunes enfants qui vient de se faire abandonner par sa conjointe ou son conjoint). Mais la pauvreté peut aussi être en partie causée par des problèmes de comportement, l’incapacité d’attendre avant de faire un achat. Les économistes représentent l’impatience des gens par la fonction d’actualisation. Cela représente la tendance à préférer la satisfaction présente à la satisfaction future, à vouloir le bonheur immédiatement plutôt que plus tard. Plus une personne préfère la satisfaction présente à la satisfaction future, plus son actualisation est élevée. Une grande difficulté à remettre à plus tard une satisfaction prédispose à devenir pauvre. Il importe ici d’être extrêmement clair : ce ne sont pas tous les pauvres qui ont tendance à dépenser leur argent de façon impulsive, mais avoir tendance à dépenser impulsivement peut conduire à la pauvreté. Le gouvernement du Québec tire profit de cette réalité en installant davantage de machines de vidéopoker dans les quartiers défavorisés.

Comment lutter contre la pauvreté? La solution de la droite est une approche punitive. Il faut moins aider les pauvres, il faut les responsabiliser. C’est une très mauvaise stratégie : les plus pauvres répondent déjà très mal aux incitatifs, leur rendre la vie plus difficile va donc seulement créer plus de souffrances inutilement.

La solution de la gauche consiste à donner de l’argent et de l’éducation. Après tout, si les pauvres manquent d’argent, on a juste à leur en donner. Dans certains cas (comme pour une famille monoparentale), ça peut être une bonne solution. Mais lorsque c’est un problème d’actualisation, c’est une mauvaise idée. L’éducation n’est pas non plus la solution, car les gens qui sont pauvres en raison d’un problème d’actualisation hyperbolique ne sont pas prêts à tolérer des privations à court terme pour se procurer des avantages à long terme. Aller à l’école correspond précisément au genre de privations qu’ils ne sont pas disposés à accepter. Lorsque la gauche propose l’éducation comme solution aux problèmes de la pauvreté, elle présuppose que le problème de l’actualisation hyperbolique a déjà été réglé.

La solution de Heath consiste à faire coïncider les incitatifs à long terme avec les incitatifs à court terme. Il faut, autrement dit, aborder le problème de la pauvreté sous l’angle de la motivation. Les personnes qui souffrent d’actualisation hyperbolique ne réagissent qu’aux incitatifs immédiats. Il est donc inutile, comme le voudraient les gens de droite, de tenter de changer leur comportement avec des menaces à long terme. « Les personnes qui ont une fonction d’actualisation très exagérée ont d’abord et avant tout besoin d’une restructuration des incitations, laquelle les aidera à mieux se maîtriser8. » Heath donne l’exemple du programme Bolsa Familia au Brésil, un programme où seuls les parents qui pouvaient prouver que leurs enfants fréquentent l’école avec assiduité, reçoivent les vaccins recommandés et sont suivis par un médecin avaient droit à leur chèque mensuel d’aide sociale.

Conclusion

Nous avons vu pourquoi le capitalisme n’est pas prêt de disparaître et que la redistribution de la richesse n’éliminera pas la pauvreté. Heath nous fait prendre conscience que les phénomènes économiques constituent un système global d’une extraordinaire complexité. Il faut être capable de prendre suffisamment de recul et le considérer dans sa totalité pour évaluer de façon rigoureuse les effets des politiques économiques. À défaut de bien saisir le fonctionnement réel du système économique dans lequel nous vivons, ce que l’on croit être une mesure bénéfique peut souvent conduire au contraire de l’effet recherché. Les sympathisants de la gauche qui ne connaissent pas suffisamment les rouages de l’économie ne défendent pas des solutions réelles, mais plutôt une idéologie particulière. Réciproquement, ils ne critiquent pas tant le capitalisme réel qu’une vision marxiste du capitalisme. Une vision erronée sur plusieurs aspects importants. Si l’on veut améliorer le sort des moins nantis, si l’on veut changer le monde, il faut d’abord le comprendre tel qu’il est et l’interpréter correctement.

NOTES

1.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 15.

2.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009.

3.À long terme, cependant, cela peut créer d’autres problèmes, d’autant plus que les effets de l’endettement et des intérêts ne sont pas encore bien compris par les théories économiques.

4.Assurance dépôt : Le gouvernement assure tous les comptes en banque de moins de 100 000 $ ce qui protège le système bancaire d’une ruée vers les banques lorsque tous les épargnants réclament leur argent en même temps.

5.On pense notamment à Naomie Klein dans This Changes Everything ou à Éric Martin, lors de son débat avec Richard Colette.

6. Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 316.

7.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 319.

8. Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 332.

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Djemila Benhabib contre Odile Jouanneau, un avant goût de ce qui nous attend avec le projet de loi 59

Djemila Benhabib vient de se faire accuser de plagiat, au moment même où son dernier ouvrage sort en librairie. Depuis l’invention du droit à la propriété intellectuelle, le plagiat, c’est mal. Le jugement du Conseil de presse du Québec est basé sur les versions des textes fournies par la plaignante, car ils ne sont plus disponibles en ligne. Toute une éthique de travail pour des gens qui font profession de faire la morale!

Dans sa réponse au Conseil de presse du Québec, Djemila Benhabib affirme que si elle a plagié (en fait elle dit et démontre qu’elle n’a pas plagié), c’est de façon involontaire.

Odile Jouanneau, la rédactrice pigiste qui a porté plainte au Conseil de presse du Québec affirme avoir consacré tout le temps nécessaire pour constituer le volumineux dossier pour justifier sa plainte par pur intérêt pour la vérité.

On ne peut jamais connaître les intentions réelles d’une personne. Lorsque Djemila Benhabib affirme n’avoir jamais eu l’intention de plagier ou qu’Odile Jouanneau affirme être animée par un pur amour de la vérité, on doit, pour être charitable, présumer qu’elles sont toutes deux de bonne foi, à moins que des faits ne viennent contredire leurs paroles.

Voici des faits. Sur Facebook, à la page « Spotted » du Collège de Maisonneuve, Odile Jouanneau réclamait, le 25 février dernier, des commentaires sur le communiqué de presse de la direction du collège et sur celui du syndicat (voir la capture d’écran ci-bas). Comment expliquer un tel intérêt pour la réception des deux communiqués de presse? J’ai d’abord pensé qu’en tant que rédactrice pigiste, elle était l’auteure des deux communiqués. J’ai posé la question à Odile Jouanneau à plusieurs reprises et elle m’a finalement répondu qu’elle n’avait écrit aucun communiqué. Elle ne ferait que suivre de très près l’affaire qui s’est passée au Collège de Maisonneuve (sans doute par «pur intérêt pour la vérité»). Elle écrit : « Dans la foulée de mon “enquête” internet, j’aimerais en savoir un peu plus, notamment en ce qui concerne votre avis sur la mise au point “obligée” de la direction… et que je vais partager illico sur mon FB (très indignée par le papier de Denise Bombardier “Commando musulman au cegep [sic]” ».

On comprend qu’Odile Jouanneau n’est pas d’accord avec Denise Bombardier, qui croit que le Collège de Maisonneuve est infiltré par des islamistes. Le communiqué de la direction du collège réduit des menaces à de l’impolitesse. L’accusation larvée de préjugé racial qu’on peut y lire est particulièrement vicieuse : la direction patine pour parler d’intégration et sous-entend que La Presse stigmatise les étudiants musulmans, voire simplement issus du Moyen-Orient. C’est faux : on prétend dans l’article que les intimidateurs sont islamistes. C’est une idéologie instrumentalisant l’islam qu’on soupçonne d’être à la base du climat pourri à Maisonneuve. Pas une ethnie.

Quelles conclusions peut-on tirer de tout cela? Que l’intérêt de madame Jouanneau pour la vérité est peut-être « pur », mais il n’est certainement pas le seul. Il est clair, comme l’a fait remarquer Djemila Benhabib, que cette rédactrice pigiste est la fois juge et partie : ses intérêts politiques semblent radicalement s’opposer aux intérêts militants de Djemila Benhabib. « J’espère qu’après cette décision, on se questionnera sur l’image intouchable de Djemila Benhabib ainsi que sur son discours », avoue Mme Jouanneau à La Presse[1]. En quoi être considéré comme coupable de plagiat rend sa position sur la laïcité moins valide? De plus, elle s’intéresse vivement à des communiqués qui nient l’islamisation d’un cégep et propose du coup de dénoncer Denise Bombardier pour prétendue « incitation à la haine », ceci alors que rien dans l’article incriminé de Mme Bombardier ne saurait être interprété comme incitant à quelque haine que ce soit. Nous entrons ici dans le domaine de la diffamation.

On voit ainsi à quoi servira la loi 59 entre les mains des soi-disant « inclusifs » : ils s’en serviront pour exclure de la place publique ceux qui ne pensent pas comme eux.

Le Québec va devoir s’accommoder de l’odeur des bûchers.

[1] http://www.lapresse.ca/actualites/201602/26/01-4955095-djemila-benhabib-blamee-pour-plagiat.php

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Hans-Georg Gadamer et le racisme

Avec la publication des Schwarze Hefte, le journal personnel de Martin Heidegger, la question du nazisme de l’auteur de Sein und Zeit revient hanter ses évêques. Il se pourrait que Heidegger : le sol, la communauté, la race, ouvrage collectif publié sous la direction d’Emmanuel Faye, en plus de planter les derniers clous qui manquent au cercueil du penseur de l’être, fournisse aussi des clous pour sceller le cercueil de l’un de ses principaux disciples, Hans-Georg Gadamer. Comme on peut l’apprendre en lisant la biographie que lui consacre Jean Grondin, Gadamer a beaucoup contribué à la réhabilitation de Heidegger après la guerre. Il ne faut peut-être pas lui reprocher sa fidélité à son maître, mais nous sommes étonné d’apprendre que Gadamer, à la fin de sa vie, n’avait aucun problème à admettre l’existence de bons théoriciens de la race et à affirmer que les différentes aires culturelles ont des fondements raciaux.

On peut lire dans Heidegger : le sol, la communauté, la race un texte de Robert Norton (« Gadamer et le cercle de Stephan George ») qui porte sur la recension élogieuse du livre de Kurt Hildebrandt, Platon : le combat de l’esprit pour le pouvoir (1933), que Gadamer écrivit en 1935. C’est « un correctif salutaire à la biographie apologétique de Gadamer par Jean Grondin[1] ». Hildebrandt était un médecin eugéniste, membre du cercle du poète Stephan George. Dans son livre Norme et dégénérescence de l’homme, il écrit : « Le moyen le plus efficace pour une amélioration par l’élevage et pour l’hygiène raciale est la sélection[2]. »; « Les “droits de l’homme” ne sont pas acquis avec la naissance, mais par la complétude biologique. L’humanité envers les dégénérés est un cadeau, pas un droit[3]. »

Dans son livre sur Platon, Hildebrandt présente l’élève de Socrate comme étant l’auteur véritable et le modèle de son eugénisme : « Que Platon soit le fondateur de la [théorie] eugénique, les représentants du mouvement hygiénico-racial en Allemagne l’ont déjà souligné. Dans Norme et dégénérescence de l’homme et dans État et race, j’ai mis en évidence Platon comme modèle pour la production corporelle et intellectuelle, l’élevage eugénique et l’État intellectuel[4]. »

Gadamer, dans sa recension de ce livre, souligne que « L’œuvre de Platon n’a jamais été vue d’une manière aussi immédiatement politique […] que dans cette interprétation[5]. » Gadamer insiste sur le fait que Hildebrandt ne parle pas de politique en un sens métaphorique ou purement intellectuel, mais comme exercice d’un pouvoir étatique réel. Gadamer souhaite au livre une réception favorable par-delà les limites disciplinaires, et il le recommande à un large lectorat : « L’œuvre de Hildebrandt sur Platon ne devrait pas être prise en considération par la seule recherche scientifique sur Platon[6]. » Gadamer n’a pas un seul mot d’approbation ou de désapprobation des fondements racistes et hygiénistes de ce livre dont il recommande la lecture. La politisation radicale de Platon était une tendance généralisée autour de 1933 et elle connut avec Hildebrandt son plus haut degré. Pour Gadamer, cela était une excellente chose.

En 1989, Gadamer confirme dans une entrevue avec Dörte von Westernhagen son appréciation positive de Hildebrandt : « c’était un homme très éduqué; dans les années 1920, il a écrit un livre très intéressant sur “Norme et dégénérescence”, que l’on pourrait encore lire aujourd’hui[7]. » Un peu plus tard dans l’entrevue Gadamer affirme que les « intérêts théorético-raciaux » du nazi Oskar Becker sont « absolument légitimes » : « Bien entendu, Becker était un théoricien des races, mais un très bon, de même que son ami Ferdinand Clauß. Le livre Race et âme de Clauß date de l’année 1923, il n’y avait alors pas de nazis[8]. » Ludwig Ferdinand Clauß est aujourd’hui considéré comme un des deux principaux auteurs de la raciologie national-socialiste, avec H. K Günther avec qui il a fondé le journal Rasse en 1934.

Gadamer continua sur sa lancée : « Pourquoi devrait-on, en tant qu’homme qui pense, ne pas avoir compris ce que nous aussi entre-temps nous commençons aussi peut-être à comprendre : ce que c’est que les Arabes, les Indiens, l’Islam, la Chine, le Tibet. Tout cela, on ne peut pourtant pas le comprendre avec nos concepts européens. Est-ce que ce n’est pas un problème philosophique[9]? » Gadamer va conclure en affirmant que les différentes aires culturelles ont des « fondements raciaux[10] ».

Notes

[1] Emmanuel Faye (dir.), Heidegger : le sol, la communauté, la race, Paris Beauchesne, collection « Le Grenier à sel », 2014, p. 19. « Le biographe ne fait nulle concession sur les faits. Mais il a une tendance à l’exonération dans ses commentaires où il multiplie les “cela l’honore” dès lors qu’il peut déceler une once d’écart par rapport au conformisme version IIIe Reich. Jean Grondin force ainsi son récit jusqu’à dépeindre Gadamer en quasi-dissident. Tel qu’il le décrit, cet itinéraire est plutôt celui d’un attentiste qui a profité de l’appel d’air constitué par le renvoi de ses nombreux “amis juifs” chassés de l’université. Une telle présentation fait peu de cas du principe de la responsabilité intellectuelle et de l’exemple déplorable que donne l’image d’une carrière de philosophe se poursuivant tranquillement dans de telles conditions. » (Nicolas Weill, « « Hans-Georg Gadamer. Une biographie”, de Jean Grondin : le philosophe ou l’art de la survie », Le Monde, 13 janvier 2011.)

[2] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 256.

[3] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 268.

[4] Kurt Hildebrandt, Platon. Der Kampf des Geistes um die Macht, Berlin, Georg Bondi, 1933, p. 395 sq.

[5] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338, p. 332.

[6] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338,  p. 331.

[7] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 544.

[8] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[9] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[10] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

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Le projet de loi 59: un pacte avec le diable

L’idée de modifier les lois afin de protéger la religion contre la critique fait son chemin dans les esprits. Le projet de loi 59 du gouvernement Couillard prévoit une mesure pour armer la Commission des droits de la personne dans sa lutte contre les propos haineux envers un groupe. Le Code criminel du Canada les interdit déjà. La preuve doit écarter tout doute raisonnable, et la jurisprudence définit strictement les propos haineux. Seule la forme la plus extrême d’incitation à la détestation est considérée illégale par les tribunaux. Le gouvernement Couillard voudrait permettre des poursuites pour propos haineux au civil, avec une preuve allégée. Une plainte anonyme suffirait. Le risque est faible, mais il se pourrait qu’une critique contre une religion acerbe, mais bien argumentée puisse être interdite. Le projet de loi est considéré comme une bonne nouvelle par le collectif Québec inclusif[1].

Ce projet de loi est un risque pour la liberté d’expression qu’il est inutile de prendre. Pour mesurer convenablement de l’ampleur de ce risque, il faut savoir que le projet de loi du gouvernement s’inscrit dans le sillage du liberticide Processus d’Istanbul. En 2011, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) a obtenu du Conseil des droits de l’homme de l’ONU la résolution 16/18, qui enjoint tous les pays à lutter contre « l’intolérance, les stéréotypes négatifs et la stigmatisation de la religion et de la croyance ». Concrètement, cela signifie inscrire dans le droit international une interdiction de blasphémer. Cette résolution 16/18 a été bien accueillie par la secrétaire d’État Hillary Clinton lors de la deuxième réunion du Processus d’Istanbul à Washington en décembre 2011. L’OCI, dont le siège est situé en Arabie saoudite, exige depuis plus d’une décennie l’adoption d’une loi universelle contre le blasphème[2]. L’OCI condamne l’expression et la diffusion de tout propos jugé offensant à l’endroit de l’islam[3].

Quelques mois plus tôt, le 7 septembre 2011, s’est déroulée à Montréal la Deuxième conférence mondiale sur les religions du monde après le 11 septembre 2001, organisée par l’Université McGill en collaboration avec l’Université de Montréal. Le comité organisateur de l’événement avait indiqué dans un communiqué que la question suivante serait soumise aux participants : « Est-ce que la violation des écritures d’une religion devrait être considérée comme étant équivalente à la violation des écritures de toutes les religions? » Avant même la tenue de l’événement, le comité organisateur de l’événement a publié sur son site la Déclaration universelle des droits de la personne par les religions du monde. En voici deux articles :

Article 12.4 Chacun a le droit que sa religion ne soit pas dénigrée dans les médias ou dans les maisons d’enseignement.

Article 12.5 Il est du devoir de l’adepte de chaque religion de s’assurer qu’aucune religion n’est dénigrée dans les médias ou dans les maisons d’enseignement.

À la fin de la conférence, la résolution suivante a été adoptée :

Que la violation de la sainteté des écritures d’une religion, quelle qu’elle soit, est comparable à la violation de la sainteté des écritures de toutes les religions[4].

Qu’est-ce qu’une violation des saintes écritures? Dire que le Coran est d’origine purement humaine, est-ce violer sa sainteté? Cette conférence a heureusement soulevé l’indignation d’intellectuels éclairés qui comprennent l’importance de la liberté d’expression. Dans une déclaration signée par quatorze intellectuels s’opposant à la Deuxième conférence mondiale sur les religions, on peut lire ceci :

Si ce principe devait être adopté et codifié sous forme de loi, cela ouvrirait la porte à d’innombrables poursuites judiciaires pour blasphème et autres motifs, car il suffirait d’affirmer qu’une critique de la religion constitue un dénigrement pour poursuivre en justice. En fait, cette Déclaration absout à l’avance toutes les religions de quelque critique que ce soit[5].

L’adoption d’une loi restreignant la liberté de critiquer la religion aurait effectivement de graves conséquences. Cela aggraverait une injustice déjà existante. L’article 319.3.b du Code criminel permet de tenir des discours haineux s’ils sont inspirés par la religion. Cela protège ceux qui citent les versets homophobes, misogynes et racistes des textes religieux contre les poursuites pour propagande haineuse. Un curé, un rabbin ou un imam peut ainsi enseigner que ma vie d’homosexuel est « une abomination », tant qu’on ne peut pas prouver qu’il met ses ouailles dans un esprit de détestation.

Avec le projet de loi 59, un gai qui critique l’homophobie de l’islam pourrait être poursuivi et condamné, mais pas le musulman qui va dire publiquement que les homosexuels sont des pervers en invoquant le Coran. On protégerait les religieux homophobes contre la poursuite, mais on poursuivrait les homosexuels qui critiquent la religion.

Les croyants de toutes confessions doivent apprendre à ne pas s’identifier à leurs croyances. Être une personne, ce n’est pas être un ensemble de croyances. Ce sont les personnes qu’il faut respecter, pas leurs croyances. Vous avez le droit de croire ce que vous voulez dans l’exacte mesure où j’ai le droit de dire que vos croyances sont complètement stupides et ridicules. Être contre cela, c’est être contre la démocratie. Le gouvernement Couillard doit abandonner son projet de loi liberticide. La vigueur d’une démocratie peut se mesurer au respect qu’elle accorde aux blasphémateurs.

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[1] http://www.newswire.ca/fr/story/1553777/quebec-inclusif-salue-le-projet-de-loi-sur-la-neutralite-de-l-etat-et-invite-le-gouvernement-et-la-population-a-tenir-des-debats-respectueux [page consultée le 17 juillet 2015]

[2] Nina Shea, « A perverse “process” », New York Post, 17 décembre 2011.

[3] http://cnsnews.com/news/article/religious-tolerance-resolution-backed-obama-administration-aligns-islamic-bloc-s [page consultée le 20 juillet 2014].

[4] http://gcwr2011.org/fr/resolutions.htm [page consultée le 20 juillet 2014].

[5] http://pointdebasculecanada.ca/actualites/un-appel-a-luniversite-mcgill-et-a-luniversite-de-montreal-pour-quelles-appuient-la-liberte-dexpression/.