Faut qu’on se parle du hijab!

120511-muslimwear

Le premier ministre Philippe Couillard déclarait récemment qu’aucun compromis ne serait fait par son gouvernement sur la « discrimination vestimentaire ». C’est sa façon de dire qu’il refuse d’interdire le port du hijab et d’autres vêtements ou signes religieux par les agents de l’État, même ceux qui détiennent un pouvoir coercitif comme les juges et les policiers. Cette interdiction est selon lui une discrimination injuste. Dans le même ordre d’idée, Gabriel Nadeau-Dubois juge que le débat sur les signes religieux est superficiel et qu’on devrait plutôt parler de l’intégration des musulmans. « Si on est progressiste, notre première préoccupation, c’est pour la vie des gens. La communauté [musulmane] souffre d’un taux de chômage absolument injuste et scandaleux, il faut s’y attaquer en priorité ». Bien au contraire, permettre aux agents de l’État d’afficher leurs croyances religieuses est un privilège qui n’a pas sa raison d’être et qui doit être interdit le plus rapidement possible pour assurer la paix sociale. Car si les musulmans ont de la difficulté à trouver un emploi, c’est en partie parce que les employeurs ne veulent éviter le problème d’avoir à gérer des accommodements religieux. Il faut qu’on se parle des signes religieux.

Qu’est-ce qu’un hijab?

Pour plusieurs femmes, porter le hijab résulte du choix libre et éclairé de la soumission à Allah. En arabe, le mot « hijab » désigne « ce qui sert à cacher ». La tradition du port du voile est d’origine proche-orientale. Déjà mentionné dans les lois assyriennes vers 1000 av J.-C., le port de ce voile est une « obligation pour les filles pubères d’hommes libres et interdit pour les prostituées ». Dans le Code d’Hammourabi au XVIIIe siècle av. J.-C., la femme libre, contrairement à l’esclave, porte le voile sous peine de sanctions. Un texte assyrien en fait un signe distinctif entre femme honorable et prostituée. Dans la tradition iconographique chrétienne, Marie est toujours représentée avec un voile de couleur bleue alors que Madeleine, la prostituée, est pour sa part toujours représentée tête nue. Au cours de l’Antiquité grecque et romaine, le voile remplit la même fonction de distinction sociale : soustraire la femme honorable de regards concupiscents des hommes. Cela lui permet de rester pure, donc de préserver la valeur qu’elle revêt pour son époux ou son futur époux. Derrière tout cela, il y a bien évidemment l’idée que la femme est la propriété de l’homme, une chair à mari. Paul de Tarse, un des fondateurs du christianisme, est très clair : le voile est « un signe de sujétion » (1Corinthiens, 11, 6-10). C’est l’ultime symbole de la ségrégation sexuelle. Mais comme c’est arrivé à la croix gammée au précédent siècle, le sens des symboles peut changer. Dans le Québec d’aujourd’hui, le hijab, c’est la liberté. S’inférioriser est un choix personnel.

Le sens historique d’un symbole n’est pas un choix personnel

Pour s’opposer à l’interdiction d’un signe religieux niant l’égalité entre les hommes et les femmes comme le voile, certains avancent parfois que puisqu’un signe religieux peut revêtir plusieurs significations et qu’un État laïc et neutre n’a pas pour fonction d’interpréter les signes religieux, le sens que peut avoir un signe religieux ne donne pas à l’État le droit d’interdire les signes religieux.

Il est certes possible que le voile puisse revêtir plusieurs sens. On peut toujours accorder un sens subjectif et personnel à un symbole. Pour certaines, il n’est peut-être que le symbole d’une appartenance à une communauté. Mais si le sens des symboles religieux est polysémique, il faut admettre en même temps que parmi tous les sens qui peuvent émaner du voile, il y a le sens misogyne traditionnel que nous rappelle l’apôtre Paul. C’est le sens traditionnel du voile et nul ne peut le nier. L’histoire du symbole rend son sens misogyne est présent même si ce n’est pas le sens qu’y voit celle qui porte le voile. Le sens originel du voile est , malgré la croyance subjective de celle qui le porte. La polysémie d’un symbole est indépendante de celui qui porte le symbole. Les différents sens du voile peuvent coexister, ils ne se manifestent pas à tous de la même façon, bien qu’ils soient tous réels. Les sens sont tous là en même temps, mais n’apparaissent pas à tous de la même façon. Pourrait-on porter une svatiska indienne en public sans problème en clamant qu’il s’agit d’un symbole de spiritualité hindoue? Bien sûr que non. On voit bien avec cet exemple qu’il est absurde de couper le symbole de son l’histoire. Le sens d’un signe ne vient pas nécessairement de celui qui utilise le signe, la sémantique n’est pas quelque chose de purement subjectif, sinon les signes ne seraient pas des signes. Le relativisme individualiste du sens des symboles est aussi insoutenable que si un étudiant se mettait à défendre son droit de dire qu’un mot selon lui désigne un sens que lui même lui attribue.

Même porté par des féministes libres et parfaitement autonomes dans leur soumission à Allah, le hijab nuit à l’égalité homme femme, tout comme un crucifix dans une école endoctrine. Tolérer que des femmes se voilent cause un tord social à la cause des femmes. Je crois que la présence de signe religieux dans les écoles cause un grand tort social. C’est un porte-étendard de l’islamisme, un rejet de l’héritage des Lumières et une source d’endoctrinement dans les écoles. Une femme qui se voile, même librement, banalise un instrument de ségrégation sexuelle, donc elle fait la promotion du sexisme.

Si l’on refuse à l’État la légitimité d’interpréter le sens de symboles potentiellement misogynes ou haineux, alors que l’État les interdise tous, par principe de précaution. Dans une société démocratique, la religion devrait être une affaire d’adultes vécues de façon strictement privée. La relégation du religieux dans la sphère privée est un cas de restriction raisonnable de la liberté.

Nous posons comme principe que dans un État neutre, les agents de l’État doivent apparaître neutres. Porter un symbole religieux, ce n’est pas être neutre sur le plan de la religion, et que par principe, un agent de l’État doit être neutre. L’autorisation d’afficher ses convictions religieuses dans les institutions publiques privilégie les religions qui recherchent de la visibilité. L’interdiction supprime ce privilège. Être neutre et équitable implique de traiter tous les citoyens de la même manière. Afficher sa religion, c’est donner le privilège de la visibilité à ses croyances personnelles. Ça n’a pas sa place dans une salle de classe ou au gouvernement. Le but de la laïcité est la paix des religions et des croyances; ses moyens sont la tolérance dans la société et l’abstention dans les institutions d’États (institutions communes). Donner de la visibilité à l’islam est incompatible avec le rôle d’un agent de l’État. Par définition, un agent de l’État neutre doit apparaître neutre. Il doit être un modèle de neutralité.

Protégeons nos enfants

Certains diront qu’afficher ses croyances religieuses est un crime sans victime et qu’il faudrait s’assurer que le hijab cause réellement un tort à des individus avant de l’interdire. La question de savoir si l’interdiction doit être justifiée d’un point de vue déontologique (par principe) ou conséquentialiste (en évaluant les torts causés par le voile) peut se discuter, mais nous devrions tous reconnaître qu’il faut au moins interdire le port du hijab aux personnes qui travaillent en éducation auprès de jeunes mineurs. Car un mineur n’a pas la maturité nécessaire pour comprendre la multiplicité des sens du voile et il a donc là un réel risque d’endoctrinement involontaire. Les élèves risquent de finir par voir le hijab comme un simple bout de tissu, et c’est exactement ça le danger : les enseignantes voilées banalisent une pratique sexiste aux yeux des enfants. L’interdiction des signes religieux dans les écoles et sur tous les agents de l’État s’impose, et le plus tôt sera le mieux pour assurer la paix sociale.

 

Qu’est-ce que la gauche régressive?

D’après Wikipédia, « La gauche régressive est une épithète utilisée pour décrire négativement une partie de la gauche politique accusée de tenir une position contradictoire en tolérant ou en faisant la promotion de principes ou d’idéologies non libérales au nom du multiculturalisme ou le relativisme culturel. L’expression est utilisée de façon péjorative, principalement afin de dénoncer l’attitude de cette partie de la gauche envers l’islamisme. Le terme peut également s’étendre et être utilisé pour décrire d’autres groupes entre lesquels plusieurs caractéristiques s’entrecroisent, comme les Social justice warriors ou une certaine partie de la 3e vague féministe. »

L’expression « gauche régressive » (regressive left) apparaît en 2012, sous la plume de Maajid Nawaz : « [La gauche régressive est] une partie de la gauche qui, au nom du respect de la diversité culturelle, au nom du multiculturalisme, au nom de la rectitude politique, au nom de l’antiracisme, au nom de la lutte contre l’islamophobie, va préférer — c’est presque une réaction autoritaire — taire et empêcher le débat, plutôt qu’offenser les communautés de minorités ethniques. […] Je parle de cette partie de la gauche, que j’appelle la gauche régressive, qui, souvent au nom de l’antiracisme, de la tolérance culturelle et de la diversité, a décidé de se faire les bigots du faible standard, a décidé de ne pas seulement tolérer, mais soutenir, au nom de la diversité culturelle, toutes les formes de fanatismes des minorités culturelles et de passer sous silence ceux qui sont minoritaires au sein même de ces minorités : les ex-musulmans, les féministes musulmanes, les musulmans libéraux, les groupes minoritaires comme la communauté Ak Mudia. Il y a plein de minorités à l’intérieur de la minorité musulmane qui tentent de s’opposer au discours dominant, mais la gauche régressive dit aux musulmans quoi penser et si vous ne dites pas ce que la gauche régressive dit aux musulmans de dire, vous êtes ou islamophobe ou raciste. » (Traduction de François Doyon).

Toujours selon Nawas, la gauche régressive se caractérise par « un racisme de faible standard : ne pas s’indigner qu’une personne à peau brune exprime de la misogynie, du chauvinisme, de la bigoterie ou de l’antisémitisme, mais exiger qu’une personne à la peau blanche soit à la hauteur des valeurs démocratiques libérales. Les véritables victimes de ce double standard sont les minorités culturelles elles-mêmes, car cela limite leur horizon. Nous rabaissons leur potentiel et les attentes qu’elles pourraient avoir envers elles-mêmes. Nous les jugeons comme des personnes dont la culture est intrinsèquement moins civilisée et, bien sûr, nous tolérons la bigoterie à l’intérieur de ces communautés. Les premières victimes de cette bigoterie sont les plus démunis de ces communautés. » (Traduction de François Doyon).

Autrement dit, la gauche régressive est la gauche d’une droite rétrograde. La gauche « véritable », quant à elle, est contre l’idée que les droits des Occidentaux s’arrêtent là où commence la sensibilité des minorités. Elle s’oppose à la censure de la critique de l’islam. Elle est contre les accommodements religieux. La gauche progressiste reconnaît que critiquer et se moquer des religions est une façon tout à fait légitime d’exercer sa liberté de conscience.

Les 2 plus grands mensonges du socialisme

Il est difficile de savoir si l’on connaît ou pas.
– ARISTOTE

À moins de ressembler à Patrick Bateman dans American Psycho, nous avons tous des intuitions morales anticapitalistes. C’est un système qui augmente peut-être le niveau de vie des gens, mais au prix de l’exploitation de certaines classes de travailleurs. Le capitalisme crée aussi un très grand écart entre la répartition des revenus, ce qui crée un sentiment d’injustice tout à fait légitime. Les travailleurs exploités dans les usines des grandes entreprises installées dans les pays en voie de développement ont peut-être des conditions de vie supérieures à celles de nos ancêtres de l’époque médiévale, mais le fait qu’elles soient tout de même aussi exploitées pour fabriquer nos vêtements et ces hochets électroniques que sont les téléphones intelligents a quelque chose de profondément révoltant.

Faut-il remplacer le capitalisme par un autre système ou serait-il préférable de l’améliorer? Des penseurs sous l’influence de Marx croient que le capitalisme est condamné à disparaître et être remplacé par un système où la misère et la pauvreté seront définitivement abolies par une redistribution à peu près égale des revenus. Pour Joseph Heath, professeur de philosophie à l’Université de Toronto, il faut connaître suffisamment la science économique avant de porter un jugement si radical sur le capitalisme. « [J]e suis d’avis que les détracteurs du capitalisme ne se sont pas donné la peine de maîtriser suffisamment leur sujet. Marx comprenait à fond la situation économique de son époque. Pourtant, en partie à cause de son influence même, sans doute, très peu de théoriciens de gauche ou “radicaux” peuvent en dire autant1. »

Dans Sale argent2, après avoir critiqué six sophismes de la droite, Heath critique six sophismes de la gauche. Je vais vous présenter dans ce qui suit sa critique de deux d’entre eux que j’ai choisis parce qu’ils sont devenus dans le discours anticapitaliste actuel des dogmes qui empêchent le développement et l’application de solutions efficaces aux problèmes soulevés par le capitalisme.

Le dogme de la destruction du capitalisme

Une des idées préférées de la gauche est que le capitalisme est pris avec des contradictions internes qui mènent à son anéantissement. Marx disait, en s’inspirant de la métaphysique de l’histoire de Hegel, que le capitalisme renfermait des contradictions internes qui allaient inévitablement déclencher une crise révolutionnaire menant à la fin de l’histoire, un retour au « paradis terrestre » d’une société sans classe. D’après Marx, les récessions sont causées par la surproduction de marchandises qui, périodiquement, s’accumulent pour faire tomber l’économie au point mort jusqu’à ce que le surplus de stock soit éliminé.

Heath explique que ce n’est pas la surproduction qui cause les récessions économiques, c’est l’augmentation de la demande pour l’argent. Lorsque les consommateurs préfèrent épargner plutôt que de consommer, il s’ensuit une augmentation de l’offre en biens qui produit une apparence de surproduction. Depuis 1980, on contrôle mieux les épisodes de récession par de simples politiques monétaires sur les taux d’intérêt : en abaissant le loyer de l’argent, on incite les gens à vouloir consommer plutôt qu’à épargner, ce qui assure le maintien de la demande en marchandises3 et de la main-d’œuvre qui la produit. L’État assure aussi le fonctionnement du marché, par l’assurance dépôt4. Dans le cas de la récente crise financière, les gouvernements qui ont appliqué une politique d’austérité s’en sont plus mal sortis que ceux qui ont appliqué les principes keynésiens d’intervention de l’État en cas de crise. Le capitalisme n’existe pas sans un État pour assurer son fonctionnement. Le gouvernement doit intervenir pour aider le marché à sortir des récessions et des crises économiques. Cependant, les épisodes de décroissance ne remettent pas en cause son existence.

Puisque le capitalisme survit aux récessions, de plus en plus de socialistes se tournent vers la crise des changements climatiques pour trouver la « contradiction interne » tant recherchée5 qui fera tomber le capitalisme. Ces gens-là se trompent, car la crise écologique n’est pas du tout une contradiction interne du capitalisme. La crise écologique est causée par la consommation des ressources naturelles, que le système de production soit capitaliste ou socialiste n’y change rien. On peut imaginer un système économique socialiste fonctionnant, par exemple, sur des échanges entre coopératives, qui détruirait tout autant l’environnement et qui brûlerait autant de pétrole. Le réchauffement climatique est causé par les émissions de gaz carbonique dans l’atmosphère, il n’est pas produit par les profits sur du capital accumulé ou les inégalités sociales. Ce n’est pas la propriété privée des moyens de production qui cause la pollution, ce sont les moyens de production, peu importe que leur possession soit privée ou collective. Sous un régime socialiste, nous allons devoir produire au moins autant de nourriture pour faire vivre toute la population mondiale, et si la population s’accroît, nous allons devoir en produire davantage.

De plus le libre marché nous offre des solutions efficaces (même si elles froissent notre sensibilité morale) aux problèmes écologiques. Par exemple, dans le cas des changements climatiques, une simple taxe au carbone pourrait réorienter l’économie vers des énergies vertes en rendant l’exploitation et l’utilisation des combustibles fossiles peu rentables. C’est probablement sous un régime capitaliste que la crise écologique sera surmontée. Instaurer une taxe du carbone va davantage améliorer le sort de l’humanité qu’attendre l’effondrement du capitalisme, car la crise écologique va rendre la planète inhabitable bien avant la révolution socialiste.

Le dogme de la redistribution des richesses comme solution à la pauvreté

Dans la plupart des démocraties industrielles, les écarts de richesses sont de plus en plus intolérables. L’inégalité dans la redistribution du revenu est considérée par la gauche comme la cause de la pauvreté. Le système capitaliste serait lui-même la cause de cette inégalité matérielle. La redistribution des revenus (un revenu minimum garanti, par exemple) sous un régime socialiste permettrait selon les sympathisants de la gauche de régler la majorité des problèmes liés à la pauvreté.

Et si le capitalisme n’était pas la principale cause de la pauvreté? Selon Heath, c’est une erreur que de croire que la pauvreté est principalement causée par le manque d’argent. Cette erreur incite à surestimer le pouvoir de la redistribution directe d’argent comme moyen d’améliorer le niveau de vie des pauvres. « Les pauvres ne souffrent pas que du manque d’argent; ils ont aussi tendance à très mal dépenser le peu d’argent qu’ils ont6. » La gauche « sombre facilement dans le sophisme qui consiste à croire que la pauvreté s’explique d’elle-même, que le seul problème des pauvres est le manque d’argent. Si c’était le cas, nous tiendrions sûrement la solution [le revenu minimum garanti]. En réalité, la pauvreté tend à être le symptôme, plutôt que la cause, d’un ensemble de problèmes plus profonds7. »

La pauvreté est parfois causée par des circonstances incontrôlables (pensons par exemple à une mère de jeunes enfants qui vient de se faire abandonner par sa conjointe ou son conjoint). Mais la pauvreté peut aussi être en partie causée par des problèmes de comportement, l’incapacité d’attendre avant de faire un achat. Les économistes représentent l’impatience des gens par la fonction d’actualisation. Cela représente la tendance à préférer la satisfaction présente à la satisfaction future, à vouloir le bonheur immédiatement plutôt que plus tard. Plus une personne préfère la satisfaction présente à la satisfaction future, plus son actualisation est élevée. Une grande difficulté à remettre à plus tard une satisfaction prédispose à devenir pauvre. Il importe ici d’être extrêmement clair : ce ne sont pas tous les pauvres qui ont tendance à dépenser leur argent de façon impulsive, mais avoir tendance à dépenser impulsivement peut conduire à la pauvreté. Le gouvernement du Québec tire profit de cette réalité en installant davantage de machines de vidéopoker dans les quartiers défavorisés.

Comment lutter contre la pauvreté? La solution de la droite est une approche punitive. Il faut moins aider les pauvres, il faut les responsabiliser. C’est une très mauvaise stratégie : les plus pauvres répondent déjà très mal aux incitatifs, leur rendre la vie plus difficile va donc seulement créer plus de souffrances inutilement.

La solution de la gauche consiste à donner de l’argent et de l’éducation. Après tout, si les pauvres manquent d’argent, on a juste à leur en donner. Dans certains cas (comme pour une famille monoparentale), ça peut être une bonne solution. Mais lorsque c’est un problème d’actualisation, c’est une mauvaise idée. L’éducation n’est pas non plus la solution, car les gens qui sont pauvres en raison d’un problème d’actualisation hyperbolique ne sont pas prêts à tolérer des privations à court terme pour se procurer des avantages à long terme. Aller à l’école correspond précisément au genre de privations qu’ils ne sont pas disposés à accepter. Lorsque la gauche propose l’éducation comme solution aux problèmes de la pauvreté, elle présuppose que le problème de l’actualisation hyperbolique a déjà été réglé.

La solution de Heath consiste à faire coïncider les incitatifs à long terme avec les incitatifs à court terme. Il faut, autrement dit, aborder le problème de la pauvreté sous l’angle de la motivation. Les personnes qui souffrent d’actualisation hyperbolique ne réagissent qu’aux incitatifs immédiats. Il est donc inutile, comme le voudraient les gens de droite, de tenter de changer leur comportement avec des menaces à long terme. « Les personnes qui ont une fonction d’actualisation très exagérée ont d’abord et avant tout besoin d’une restructuration des incitations, laquelle les aidera à mieux se maîtriser8. » Heath donne l’exemple du programme Bolsa Familia au Brésil, un programme où seuls les parents qui pouvaient prouver que leurs enfants fréquentent l’école avec assiduité, reçoivent les vaccins recommandés et sont suivis par un médecin avaient droit à leur chèque mensuel d’aide sociale.

Conclusion

Nous avons vu pourquoi le capitalisme n’est pas prêt de disparaître et que la redistribution de la richesse n’éliminera pas la pauvreté. Heath nous fait prendre conscience que les phénomènes économiques constituent un système global d’une extraordinaire complexité. Il faut être capable de prendre suffisamment de recul et le considérer dans sa totalité pour évaluer de façon rigoureuse les effets des politiques économiques. À défaut de bien saisir le fonctionnement réel du système économique dans lequel nous vivons, ce que l’on croit être une mesure bénéfique peut souvent conduire au contraire de l’effet recherché. Les sympathisants de la gauche qui ne connaissent pas suffisamment les rouages de l’économie ne défendent pas des solutions réelles, mais plutôt une idéologie particulière. Réciproquement, ils ne critiquent pas tant le capitalisme réel qu’une vision marxiste du capitalisme. Une vision erronée sur plusieurs aspects importants. Si l’on veut améliorer le sort des moins nantis, si l’on veut changer le monde, il faut d’abord le comprendre tel qu’il est et l’interpréter correctement.

NOTES

1.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 15.

2.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009.

3.À long terme, cependant, cela peut créer d’autres problèmes, d’autant plus que les effets de l’endettement et des intérêts ne sont pas encore bien compris par les théories économiques.

4.Assurance dépôt : Le gouvernement assure tous les comptes en banque de moins de 100 000 $ ce qui protège le système bancaire d’une ruée vers les banques lorsque tous les épargnants réclament leur argent en même temps.

5.On pense notamment à Naomie Klein dans This Changes Everything ou à Éric Martin, lors de son débat avec Richard Colette.

6. Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 316.

7.Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 319.

8. Joseph HEATH, Sale Argent, Montréal, Éditions Logiques, 2009, p. 332.

940846_1693048457619192_2096608254753635437_n

« Apprendre à philosopher » de  Jean Laberge : le Gouvernement du Québec récompense la médiocrité

Publié en 2011, le guide méthodologique Apprendre à Philosopher tente de fournir en 17 fiches regroupées en cinq modules les outils nécessaires à la réalisation d’un texte argumentatif. Cet ouvrage à remporté un prix  au Concours du Ministre de l’Éducation 2013. Voici pourquoi cet ouvrage ne mérite aucunement de recevoir un prix.

Un plagiat?

Considérez le passage suivant du livre de Laberge :

«Selon Maxime, un fait est un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable. Mais cela ne tient pas. Plusieurs faits ne sont pas répétables et indépendamment vérifiables. Je pense qu’on pourrait qualifier de “fait” le nombre exact d’étoiles dans l’univers au moment où je parle. Pourtant, ce n’est pas vérifiable. On peut aussi dire qu’il y a un grand nombre de faits reliés à la découverte du Canada par Jacques Cartier, mais ils ne sont pas renouvelables, et bon nombre d’entre eux ne sont pas vérifiables.» (Laberge, 2011, p. 46)

Or Pierre Blackburn, dans Logique de l’argumentation, paru en 1994, écrivait ceci :

«Selon Roger, un fait est un phénomène répétable et indépendamment vérifiable. Mais cela ne tient pas. Plusieurs faits ne sont pas répétables et indépendamment vérifiables. Je pense que l’on pourrait qualifier de “fait” le nombre exact de saumons existant sur la terre au moment où je parle. Pourtant, ce n’est pas quelque chose de vérifiable. On peut aussi dire qu’il y a un grand nombre de faits reliés à l’assassinat de John Kennedy, mais ils ne sont pas répétables et bon nombre d’entre eux ne sont pas vérifiables.» (Blackburn, 1994 p. 122)

La ressemblance est frappante. Je laisse à mes lecteurs le soin de juger par eux-mêmes s’il s’agit ou non d’un emprunt malhonnête.

Erreurs de définition

Le premier module propose une définition de la philosophie et présente la notion de pensée abstraite et de concept. La fiche 1 nous propose la définition de la philosophie suivante : « La philosophie présente des visions générales des choses, en somme, des façons de penser. Au bout du compte, nous dirons que la caractéristique essentielle de la philosophie, c’est de donner sens à toutes choses. En d’autres mots, le propre de la philosophie, c’est l’étude du sens des choses. » (p. 3) Cette définition me semble trop générale, à moins que Laberge présuppose que la pensée mythique, la religion et l’art font partie intégrante de la philosophie, ce qui peut aussi se défendre. L’auteur affirme aussi (p. 2) que toute définition repose sur le genre prochain et sur la différence spécifique en identifiant de façon erronée le genre à l’extension du concept défini et la différence spécifique à la compréhension.

Le deuxième module tente de définir la rationalité en l’opposant radicalement à la pensée mythique. La fiche 5 nous offre une définition circulaire de la rationalité : « En fait, la rationalité, c’est ce qui est conforme à la raison, c’est-à-dire ce qui est raisonnable. En somme, c’est ce qu’on a tendance à associer au gros bon sens, à quelques nuances près. » Trop souvent, ce sont leurs préjugés injustifiables que les étudiants associent au gros bon sens… L’auteur a cependant  tout à fait raison d’écrire : « Il convient de considérer ces règles de rationalité comme une sorte de « grammaire de la pensée », de la même façon que les règles de grammaire déterminent comment bien parler et écrire. »

Erreurs factuelles

On peut lire à la fiche 3 « Platon a été le premier à comprendre qu’à chaque chose ou être correspond une idée générale. » (p. 11) Si l’auteur entend « définition »  en écrivant « idée générale », je crois que c’est plutôt Socrate, comme le dit Aristote dans la Métaphysique, qui est le père de cette idée. Socrate, par exemple, cherchait la définition du beau. Platon va beaucoup plus loin que Socrate et ajoute que le Beau existe séparément des choses qui sont belles. Il ne faut pas confondre la notion moderne de concept avec la notion platonicienne d’eidos.

La fiche 6 porte sur la distinction entre la pensée rationnelle et la pensée mythique. La distinction présentée me semble trop radicale. Peut-on vraiment parler d’une « absence de toute logique » dans le mythe de Pandore? A-t-il à ce point un « caractère délirant et aberrant »? (p. 24) En tout mythe réside un élément de rationalité minimale dans la mesure où cherche à expliquer pourquoi une réalité est venue à l’existence. Que rien ne soit sans raison, n’est-ce pas l’une des exigences de la pensée rationnelle?

Dans le deuxième module, l’auteur associe l’irrationnel à la fausseté et le rationnel à la vérité. Pourtant ce qui est irrationnel n’est pas nécessairement faux et ce qui est rationnel n’est pas nécessairement vrai. L’irrationnel ne nous éloigne pas nécessairement de la vérité, il nous prive seulement sa justification. Celui qui croît qu’il ne faut pas tuer son prochain n’est pas dans la fausseté, même si sa croyance est d’origine religieuse.

Erreurs de logique

Le quatrième module se veut une initiation aux rudiments de l’argumentation. On y trouve plusieurs maladresses. Par exemple, le schéma du premier raisonnement de la page 44 est fautif. Dans le texte, la conclusion du raisonnement cité est une proposition conditionnelle : « Pour rester en santé, il faut donc lutter contre le tabagisme. » Dans le schéma, la conditionnelle n’est pas là, et la conclusion devient : « Il faut lutter contre le tabagisme. » De plus il s’agit d’un raisonnement pratique, donc si on y ajoute une 3e prémisse, du genre « Le gouvernement doit respecter les choix individuels des gens en matière de santé », la conclusion n’en découlerait plus nécessairement. Utiliser un tel syllogisme pratique comme illustration ne semble pas un choix très judicieux.

Plus loin, après avoir donné un exemple d’évaluation d’un raisonnement, l’auteur termine par « En conclusion, il n’est donc pas raisonnable d’adopter la thèse de l’auteur. » (p.46)  Il n’a pas été montré qu’il n’est pas raisonnable d’accepter la thèse de l’auteur, il a été montré qu’il n’est pas acceptable de le faire uniquement sur la base de la prémisse fournie. Quand un étudiant doit évaluer une argumentation, il peut refuser d’accepter une prémisse et nier l’existence d’un lien suffisant entre la prémisse et la conclusion, mais il ne doit pas en conclure que la conclusion est fausse pour autant : lorsqu’on a montré qu’une argumentation en faveur d’une conclusion n’est pas valable, cela ne veut pas dire que la conclusion est fausse. Il reste toujours possible de trouver de meilleurs arguments. Par exemple « On doit respecter les autres parce que Raël le préconise. » L’argumentation n’est pas bonne (c’est un appel à une autorité très illégitime) mais cela ne veut pas dire « qu’il n’est pas raisonnable d’adopter la thèse de l’auteur ». La formulation de l’auteur est maladroite et encourage chez l’étudiant le réflexe qu’on cherche précisément à neutraliser en enseignant l’argumentation.

À la page 45, après un exemple d’induction par énumération, l’auteur  écrit « [Ce] raisonnement se fonde sur l’induction qui, sans être fausse, n’est pas absolument vraie comme dans le cas de la déduction ». L’étudiant a par la suite, en exercice, à déterminer si une argumentation est une déduction ou une induction et l’argumentation dont il faut déterminer la nature est un très mauvais raisonnement statistique. Que va alors retenir l’étudiant concernant l’induction ? L’étudiant doit apprendre qu’une induction  peut constituer sous certaines conditions un raisonnement acceptable même si la vérité de sa conclusion n’est pas garantie par les prémisses, et on lui donne comme exemple une induction totalement insuffisante.

À la page 46, « L’idée de Maxime selon laquelle un fait est un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable est fausse » est considéré par l’auteur, à tort, comme équivalent à « Un fait n’est jamais un phénomène renouvelable et indépendamment vérifiable »  et, sur cette base, penser réfuter la proposition initiale universelle à l’aide de quelques contre exemples est présenté par l’auteur comme une erreur de raisonnement.

Le module cinq propose une méthode pour rédiger un texte argumentatif et offre un exemple de dissertation philosophique, ainsi qu’une analyse du Criton avec schéma.

Conclusion

Nous avons présenté certaines de nos réserves quant à ce guide méthodologique. À la décharge de l’auteur, il faut admettre qu’il est difficile de présenter l’essentiel d’un cours complet en 90 pages et, ici et là, il faut bien prendre des raccourcis. Nous avons cependant identifié plusieurs problèmes sérieux qui ne peuvent s’expliquer par la brièveté de l’ouvrage.

François Doyon, Ph. D.

27440100050980L

Hans-Georg Gadamer et le racisme

Avec la publication des Schwarze Hefte, le journal personnel de Martin Heidegger, la question du nazisme de l’auteur de Sein und Zeit revient hanter ses évêques. Il se pourrait que Heidegger : le sol, la communauté, la race, ouvrage collectif publié sous la direction d’Emmanuel Faye, en plus de planter les derniers clous qui manquent au cercueil du penseur de l’être, fournisse aussi des clous pour sceller le cercueil de l’un de ses principaux disciples, Hans-Georg Gadamer. Comme on peut l’apprendre en lisant la biographie que lui consacre Jean Grondin, Gadamer a beaucoup contribué à la réhabilitation de Heidegger après la guerre. Il ne faut peut-être pas lui reprocher sa fidélité à son maître, mais nous sommes étonné d’apprendre que Gadamer, à la fin de sa vie, n’avait aucun problème à admettre l’existence de bons théoriciens de la race et à affirmer que les différentes aires culturelles ont des fondements raciaux.

On peut lire dans Heidegger : le sol, la communauté, la race un texte de Robert Norton (« Gadamer et le cercle de Stephan George ») qui porte sur la recension élogieuse du livre de Kurt Hildebrandt, Platon : le combat de l’esprit pour le pouvoir (1933), que Gadamer écrivit en 1935. C’est « un correctif salutaire à la biographie apologétique de Gadamer par Jean Grondin[1] ». Hildebrandt était un médecin eugéniste, membre du cercle du poète Stephan George. Dans son livre Norme et dégénérescence de l’homme, il écrit : « Le moyen le plus efficace pour une amélioration par l’élevage et pour l’hygiène raciale est la sélection[2]. »; « Les “droits de l’homme” ne sont pas acquis avec la naissance, mais par la complétude biologique. L’humanité envers les dégénérés est un cadeau, pas un droit[3]. »

Dans son livre sur Platon, Hildebrandt présente l’élève de Socrate comme étant l’auteur véritable et le modèle de son eugénisme : « Que Platon soit le fondateur de la [théorie] eugénique, les représentants du mouvement hygiénico-racial en Allemagne l’ont déjà souligné. Dans Norme et dégénérescence de l’homme et dans État et race, j’ai mis en évidence Platon comme modèle pour la production corporelle et intellectuelle, l’élevage eugénique et l’État intellectuel[4]. »

Gadamer, dans sa recension de ce livre, souligne que « L’œuvre de Platon n’a jamais été vue d’une manière aussi immédiatement politique […] que dans cette interprétation[5]. » Gadamer insiste sur le fait que Hildebrandt ne parle pas de politique en un sens métaphorique ou purement intellectuel, mais comme exercice d’un pouvoir étatique réel. Gadamer souhaite au livre une réception favorable par-delà les limites disciplinaires, et il le recommande à un large lectorat : « L’œuvre de Hildebrandt sur Platon ne devrait pas être prise en considération par la seule recherche scientifique sur Platon[6]. » Gadamer n’a pas un seul mot d’approbation ou de désapprobation des fondements racistes et hygiénistes de ce livre dont il recommande la lecture. La politisation radicale de Platon était une tendance généralisée autour de 1933 et elle connut avec Hildebrandt son plus haut degré. Pour Gadamer, cela était une excellente chose.

En 1989, Gadamer confirme dans une entrevue avec Dörte von Westernhagen son appréciation positive de Hildebrandt : « c’était un homme très éduqué; dans les années 1920, il a écrit un livre très intéressant sur “Norme et dégénérescence”, que l’on pourrait encore lire aujourd’hui[7]. » Un peu plus tard dans l’entrevue Gadamer affirme que les « intérêts théorético-raciaux » du nazi Oskar Becker sont « absolument légitimes » : « Bien entendu, Becker était un théoricien des races, mais un très bon, de même que son ami Ferdinand Clauß. Le livre Race et âme de Clauß date de l’année 1923, il n’y avait alors pas de nazis[8]. » Ludwig Ferdinand Clauß est aujourd’hui considéré comme un des deux principaux auteurs de la raciologie national-socialiste, avec H. K Günther avec qui il a fondé le journal Rasse en 1934.

Gadamer continua sur sa lancée : « Pourquoi devrait-on, en tant qu’homme qui pense, ne pas avoir compris ce que nous aussi entre-temps nous commençons aussi peut-être à comprendre : ce que c’est que les Arabes, les Indiens, l’Islam, la Chine, le Tibet. Tout cela, on ne peut pourtant pas le comprendre avec nos concepts européens. Est-ce que ce n’est pas un problème philosophique[9]? » Gadamer va conclure en affirmant que les différentes aires culturelles ont des « fondements raciaux[10] ».

Notes

[1] Emmanuel Faye (dir.), Heidegger : le sol, la communauté, la race, Paris Beauchesne, collection « Le Grenier à sel », 2014, p. 19. « Le biographe ne fait nulle concession sur les faits. Mais il a une tendance à l’exonération dans ses commentaires où il multiplie les “cela l’honore” dès lors qu’il peut déceler une once d’écart par rapport au conformisme version IIIe Reich. Jean Grondin force ainsi son récit jusqu’à dépeindre Gadamer en quasi-dissident. Tel qu’il le décrit, cet itinéraire est plutôt celui d’un attentiste qui a profité de l’appel d’air constitué par le renvoi de ses nombreux “amis juifs” chassés de l’université. Une telle présentation fait peu de cas du principe de la responsabilité intellectuelle et de l’exemple déplorable que donne l’image d’une carrière de philosophe se poursuivant tranquillement dans de telles conditions. » (Nicolas Weill, « « Hans-Georg Gadamer. Une biographie”, de Jean Grondin : le philosophe ou l’art de la survie », Le Monde, 13 janvier 2011.)

[2] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 256.

[3] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 268.

[4] Kurt Hildebrandt, Platon. Der Kampf des Geistes um die Macht, Berlin, Georg Bondi, 1933, p. 395 sq.

[5] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338, p. 332.

[6] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338,  p. 331.

[7] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 544.

[8] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[9] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[10] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

Gadamer1

Le projet de loi 59: un pacte avec le diable

L’idée de modifier les lois afin de protéger la religion contre la critique fait son chemin dans les esprits. Le projet de loi 59 du gouvernement Couillard prévoit une mesure pour armer la Commission des droits de la personne dans sa lutte contre les propos haineux envers un groupe. Le Code criminel du Canada les interdit déjà. La preuve doit écarter tout doute raisonnable, et la jurisprudence définit strictement les propos haineux. Seule la forme la plus extrême d’incitation à la détestation est considérée illégale par les tribunaux. Le gouvernement Couillard voudrait permettre des poursuites pour propos haineux au civil, avec une preuve allégée. Une plainte anonyme suffirait. Le risque est faible, mais il se pourrait qu’une critique contre une religion acerbe, mais bien argumentée puisse être interdite. Le projet de loi est considéré comme une bonne nouvelle par le collectif Québec inclusif[1].

Ce projet de loi est un risque pour la liberté d’expression qu’il est inutile de prendre. Pour mesurer convenablement de l’ampleur de ce risque, il faut savoir que le projet de loi du gouvernement s’inscrit dans le sillage du liberticide Processus d’Istanbul. En 2011, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) a obtenu du Conseil des droits de l’homme de l’ONU la résolution 16/18, qui enjoint tous les pays à lutter contre « l’intolérance, les stéréotypes négatifs et la stigmatisation de la religion et de la croyance ». Concrètement, cela signifie inscrire dans le droit international une interdiction de blasphémer. Cette résolution 16/18 a été bien accueillie par la secrétaire d’État Hillary Clinton lors de la deuxième réunion du Processus d’Istanbul à Washington en décembre 2011. L’OCI, dont le siège est situé en Arabie saoudite, exige depuis plus d’une décennie l’adoption d’une loi universelle contre le blasphème[2]. L’OCI condamne l’expression et la diffusion de tout propos jugé offensant à l’endroit de l’islam[3].

Quelques mois plus tôt, le 7 septembre 2011, s’est déroulée à Montréal la Deuxième conférence mondiale sur les religions du monde après le 11 septembre 2001, organisée par l’Université McGill en collaboration avec l’Université de Montréal. Le comité organisateur de l’événement avait indiqué dans un communiqué que la question suivante serait soumise aux participants : « Est-ce que la violation des écritures d’une religion devrait être considérée comme étant équivalente à la violation des écritures de toutes les religions? » Avant même la tenue de l’événement, le comité organisateur de l’événement a publié sur son site la Déclaration universelle des droits de la personne par les religions du monde. En voici deux articles :

Article 12.4 Chacun a le droit que sa religion ne soit pas dénigrée dans les médias ou dans les maisons d’enseignement.

Article 12.5 Il est du devoir de l’adepte de chaque religion de s’assurer qu’aucune religion n’est dénigrée dans les médias ou dans les maisons d’enseignement.

À la fin de la conférence, la résolution suivante a été adoptée :

Que la violation de la sainteté des écritures d’une religion, quelle qu’elle soit, est comparable à la violation de la sainteté des écritures de toutes les religions[4].

Qu’est-ce qu’une violation des saintes écritures? Dire que le Coran est d’origine purement humaine, est-ce violer sa sainteté? Cette conférence a heureusement soulevé l’indignation d’intellectuels éclairés qui comprennent l’importance de la liberté d’expression. Dans une déclaration signée par quatorze intellectuels s’opposant à la Deuxième conférence mondiale sur les religions, on peut lire ceci :

Si ce principe devait être adopté et codifié sous forme de loi, cela ouvrirait la porte à d’innombrables poursuites judiciaires pour blasphème et autres motifs, car il suffirait d’affirmer qu’une critique de la religion constitue un dénigrement pour poursuivre en justice. En fait, cette Déclaration absout à l’avance toutes les religions de quelque critique que ce soit[5].

L’adoption d’une loi restreignant la liberté de critiquer la religion aurait effectivement de graves conséquences. Cela aggraverait une injustice déjà existante. L’article 319.3.b du Code criminel permet de tenir des discours haineux s’ils sont inspirés par la religion. Cela protège ceux qui citent les versets homophobes, misogynes et racistes des textes religieux contre les poursuites pour propagande haineuse. Un curé, un rabbin ou un imam peut ainsi enseigner que ma vie d’homosexuel est « une abomination », tant qu’on ne peut pas prouver qu’il met ses ouailles dans un esprit de détestation.

Avec le projet de loi 59, un gai qui critique l’homophobie de l’islam pourrait être poursuivi et condamné, mais pas le musulman qui va dire publiquement que les homosexuels sont des pervers en invoquant le Coran. On protégerait les religieux homophobes contre la poursuite, mais on poursuivrait les homosexuels qui critiquent la religion.

Les croyants de toutes confessions doivent apprendre à ne pas s’identifier à leurs croyances. Être une personne, ce n’est pas être un ensemble de croyances. Ce sont les personnes qu’il faut respecter, pas leurs croyances. Vous avez le droit de croire ce que vous voulez dans l’exacte mesure où j’ai le droit de dire que vos croyances sont complètement stupides et ridicules. Être contre cela, c’est être contre la démocratie. Le gouvernement Couillard doit abandonner son projet de loi liberticide. La vigueur d’une démocratie peut se mesurer au respect qu’elle accorde aux blasphémateurs.

giovani-di-modena-mahomet.jpg

[1] http://www.newswire.ca/fr/story/1553777/quebec-inclusif-salue-le-projet-de-loi-sur-la-neutralite-de-l-etat-et-invite-le-gouvernement-et-la-population-a-tenir-des-debats-respectueux [page consultée le 17 juillet 2015]

[2] Nina Shea, « A perverse “process” », New York Post, 17 décembre 2011.

[3] http://cnsnews.com/news/article/religious-tolerance-resolution-backed-obama-administration-aligns-islamic-bloc-s [page consultée le 20 juillet 2014].

[4] http://gcwr2011.org/fr/resolutions.htm [page consultée le 20 juillet 2014].

[5] http://pointdebasculecanada.ca/actualites/un-appel-a-luniversite-mcgill-et-a-luniversite-de-montreal-pour-quelles-appuient-la-liberte-dexpression/.

Auteurs de manuels scolaires, soyez plus rigoureux!

Jean-Claude St-Onge fait partie des quelques trop rares professeurs de philosophie au collégial à oser mettre leurs idées de l’avant. Il se démarque par des idées progressistes et sa critique sociale. Il a publié aux Éditions Écosociété et semble partager leurs valeurs. Son écriture est beaucoup plus intéressante que d’autres « spécialistes » du manuel scolaire. Malheureusement, on ne peut pas dire que son manuel La condition humaine[1] soit un exemple de rigueur.

En 2013, j’avais publié une critique de La condition humaine où je mentionnais que St-Onge avait utilisé une fausse citation de Dawkins et j’avais proposé une traduction qui me semblait plus juste de la phrase de la préface de The selfish gene qui est utilisée dans la première partie de la citation apocryphe de St-Onge[2].

En effet, dans la quatrième édition de son manuel, St-Onge place cette citation de Dawkins en exergue au chapitre intitulé « Le déterminisme : sommes-nous programmés? » qui porte sur le déterminisme génétique :

Nous sommes des « robots aveugles » contenant des gènes qui nous contrôlent corps et esprit.

J’aurai dû dire une citation qu’il attribue à Dawkins, car Dawkins n’est pas un déterministe génétique :

il est faux – et par ailleurs il s’agit d’une erreur très répandue – de supposer que les traits génétiquement hérités soient par définition fixes et impossibles à changer. Nos gènes peuvent nous apprendre à être égoïstes, mais nous ne sommes pas obligés de leur obéir toute notre vie. Il se peut seulement que l’altruisme nous soit plus difficile à apprendre que si nous étions génétiquement programmés à avoir un tel comportement. De tous les animaux,  seul l’homme est dominé par la culture, les influences qu’il a subies et apprises[3].

Dawkins n’a jamais écrit que les gènes nous contrôlent corps et esprit. La citation placée en exergue est une fabrication. Elle reprend l’idée que nous sommes des robots programmés à l’aveuglette que l’on retrouve dans la préface à l’édition de 1976 de The Selfish Gene :

We are survival machines — robot vehicles blindly programmed to preserve the selfish molecules known as genes.

L’idée que nos gènes nous contrôlent corps et esprit vient d’une fausse traduction que l’on retrouve, par exemple, dans Not in Our Genes de Rose, Kamin et Lewontin (p. 287) :

[Ils] nous contrôlent, corps et âme.

Dawkins n’a pas écrit que les gènes nous contrôlent, il a écrit (The Selfish Gene, chapitre 2) que les gènes nous ont créés :

They are in you and me; they created us, body and mind; and their preservation is the ultimate rationale for our existence.

Dawkins déplore lui-même le contre-sens dans une note de la seconde édition de son ouvrage :

Dans le contexte de ce chapitre, je pense que ce que je voulais dire par «créé» est évident et que c’était très différent de «contrôlent». N’importe qui peut voir facilement que les gènes ne contrôlent pas leurs créations au sens fort du «déterminisme» objet de la critique. Nous les défions sans effort (enfin, presque) chaque fois que nous utilisons la contraception[4].

St-Onge a donc mélangé deux extraits de Dawkins, dont un mal traduit, pour fabriquer un exergue qui fait passer Dawkins pour un déterministe génétique enragé.

Lorsque j’ai publié ma critique en 2013, m’a accusé d’exagérer et d’être de mauvaise foi. On m’a dit que j’ai des exigences de rigueur trop élevées pour un manuel destiné à l’enseignement collégial. Dans la cinquième édition du manuel, publié en 2015, St-Onge (ou l’éditeur) a remplacé la citation apocryphe par la traduction que j’avais proposée dans mon article.

Morale de l’histoire : ne jamais citer les citations d’un autre sans aller vérifier son exactitude dans l’œuvre originale.

1589

[1] Jean-Claude St-Onge, La condition humaine. Quelques conceptions de l’être humain, 4e édition, Gaëtan Morin éditeur, Montréal, 2011.

[2] François Doyon, « L’auteur d’un manuel scolaire falsifie des citations pour présenter Richard Dawkins comme un misogyne », https://www.ababord.org/L-auteur-d-un-manuel-scolaire

[3] Richard Dawkins, Le gène égoïste, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 40.

[4] Richard Dawkins, Le gène égoïste, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 361-362.