Djemila Benhabib contre Odile Jouanneau, un avant goût de ce qui nous attend avec le projet de loi 59

Djemila Benhabib vient de se faire accuser de plagiat, au moment même où son dernier ouvrage sort en librairie. Depuis l’invention du droit à la propriété intellectuelle, le plagiat, c’est mal. Le jugement du Conseil de presse du Québec est basé sur les versions des textes fournies par la plaignante, car ils ne sont plus disponibles en ligne. Toute une éthique de travail pour des gens qui font profession de faire la morale!

Dans sa réponse au Conseil de presse du Québec, Djemila Benhabib affirme que si elle a plagié (en fait elle dit et démontre qu’elle n’a pas plagié), c’est de façon involontaire.

Odile Jouanneau, la rédactrice pigiste qui a porté plainte au Conseil de presse du Québec affirme avoir consacré tout le temps nécessaire pour constituer le volumineux dossier pour justifier sa plainte par pur intérêt pour la vérité.

On ne peut jamais connaître les intentions réelles d’une personne. Lorsque Djemila Benhabib affirme n’avoir jamais eu l’intention de plagier ou qu’Odile Jouanneau affirme être animée par un pur amour de la vérité, on doit, pour être charitable, présumer qu’elles sont toutes deux de bonne foi, à moins que des faits ne viennent contredire leurs paroles.

Voici des faits. Sur Facebook, à la page « Spotted » du Collège de Maisonneuve, Odile Jouanneau réclamait, le 25 février dernier, des commentaires sur le communiqué de presse de la direction du collège et sur celui du syndicat (voir la capture d’écran ci-bas). Comment expliquer un tel intérêt pour la réception des deux communiqués de presse? J’ai d’abord pensé qu’en tant que rédactrice pigiste, elle était l’auteure des deux communiqués. J’ai posé la question à Odile Jouanneau à plusieurs reprises et elle m’a finalement répondu qu’elle n’avait écrit aucun communiqué. Elle ne ferait que suivre de très près l’affaire qui s’est passée au Collège de Maisonneuve (sans doute par «pur intérêt pour la vérité»). Elle écrit : « Dans la foulée de mon “enquête” internet, j’aimerais en savoir un peu plus, notamment en ce qui concerne votre avis sur la mise au point “obligée” de la direction… et que je vais partager illico sur mon FB (très indignée par le papier de Denise Bombardier “Commando musulman au cegep [sic]” ».

On comprend qu’Odile Jouanneau n’est pas d’accord avec Denise Bombardier, qui croit que le Collège de Maisonneuve est infiltré par des islamistes. Le communiqué de la direction du collège réduit des menaces à de l’impolitesse. L’accusation larvée de préjugé racial qu’on peut y lire est particulièrement vicieuse : la direction patine pour parler d’intégration et sous-entend que La Presse stigmatise les étudiants musulmans, voire simplement issus du Moyen-Orient. C’est faux : on prétend dans l’article que les intimidateurs sont islamistes. C’est une idéologie instrumentalisant l’islam qu’on soupçonne d’être à la base du climat pourri à Maisonneuve. Pas une ethnie.

Quelles conclusions peut-on tirer de tout cela? Que l’intérêt de madame Jouanneau pour la vérité est peut-être « pur », mais il n’est certainement pas le seul. Il est clair, comme l’a fait remarquer Djemila Benhabib, que cette rédactrice pigiste est la fois juge et partie : ses intérêts politiques semblent radicalement s’opposer aux intérêts militants de Djemila Benhabib. « J’espère qu’après cette décision, on se questionnera sur l’image intouchable de Djemila Benhabib ainsi que sur son discours », avoue Mme Jouanneau à La Presse[1]. En quoi être considéré comme coupable de plagiat rend sa position sur la laïcité moins valide? De plus, elle s’intéresse vivement à des communiqués qui nient l’islamisation d’un cégep et propose du coup de dénoncer Denise Bombardier pour prétendue « incitation à la haine », ceci alors que rien dans l’article incriminé de Mme Bombardier ne saurait être interprété comme incitant à quelque haine que ce soit. Nous entrons ici dans le domaine de la diffamation.

On voit ainsi à quoi servira la loi 59 entre les mains des soi-disant « inclusifs » : ils s’en serviront pour exclure de la place publique ceux qui ne pensent pas comme eux.

Le Québec va devoir s’accommoder de l’odeur des bûchers.

[1] http://www.lapresse.ca/actualites/201602/26/01-4955095-djemila-benhabib-blamee-pour-plagiat.php

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Hans-Georg Gadamer et le racisme

Avec la publication des Schwarze Hefte, le journal personnel de Martin Heidegger, la question du nazisme de l’auteur de Sein und Zeit revient hanter ses évêques. Il se pourrait que Heidegger : le sol, la communauté, la race, ouvrage collectif publié sous la direction d’Emmanuel Faye, en plus de planter les derniers clous qui manquent au cercueil du penseur de l’être, fournisse aussi des clous pour sceller le cercueil de l’un de ses principaux disciples, Hans-Georg Gadamer. Comme on peut l’apprendre en lisant la biographie que lui consacre Jean Grondin, Gadamer a beaucoup contribué à la réhabilitation de Heidegger après la guerre. Il ne faut peut-être pas lui reprocher sa fidélité à son maître, mais nous sommes étonné d’apprendre que Gadamer, à la fin de sa vie, n’avait aucun problème à admettre l’existence de bons théoriciens de la race et à affirmer que les différentes aires culturelles ont des fondements raciaux.

On peut lire dans Heidegger : le sol, la communauté, la race un texte de Robert Norton (« Gadamer et le cercle de Stephan George ») qui porte sur la recension élogieuse du livre de Kurt Hildebrandt, Platon : le combat de l’esprit pour le pouvoir (1933), que Gadamer écrivit en 1935. C’est « un correctif salutaire à la biographie apologétique de Gadamer par Jean Grondin[1] ». Hildebrandt était un médecin eugéniste, membre du cercle du poète Stephan George. Dans son livre Norme et dégénérescence de l’homme, il écrit : « Le moyen le plus efficace pour une amélioration par l’élevage et pour l’hygiène raciale est la sélection[2]. »; « Les “droits de l’homme” ne sont pas acquis avec la naissance, mais par la complétude biologique. L’humanité envers les dégénérés est un cadeau, pas un droit[3]. »

Dans son livre sur Platon, Hildebrandt présente l’élève de Socrate comme étant l’auteur véritable et le modèle de son eugénisme : « Que Platon soit le fondateur de la [théorie] eugénique, les représentants du mouvement hygiénico-racial en Allemagne l’ont déjà souligné. Dans Norme et dégénérescence de l’homme et dans État et race, j’ai mis en évidence Platon comme modèle pour la production corporelle et intellectuelle, l’élevage eugénique et l’État intellectuel[4]. »

Gadamer, dans sa recension de ce livre, souligne que « L’œuvre de Platon n’a jamais été vue d’une manière aussi immédiatement politique […] que dans cette interprétation[5]. » Gadamer insiste sur le fait que Hildebrandt ne parle pas de politique en un sens métaphorique ou purement intellectuel, mais comme exercice d’un pouvoir étatique réel. Gadamer souhaite au livre une réception favorable par-delà les limites disciplinaires, et il le recommande à un large lectorat : « L’œuvre de Hildebrandt sur Platon ne devrait pas être prise en considération par la seule recherche scientifique sur Platon[6]. » Gadamer n’a pas un seul mot d’approbation ou de désapprobation des fondements racistes et hygiénistes de ce livre dont il recommande la lecture. La politisation radicale de Platon était une tendance généralisée autour de 1933 et elle connut avec Hildebrandt son plus haut degré. Pour Gadamer, cela était une excellente chose.

En 1989, Gadamer confirme dans une entrevue avec Dörte von Westernhagen son appréciation positive de Hildebrandt : « c’était un homme très éduqué; dans les années 1920, il a écrit un livre très intéressant sur “Norme et dégénérescence”, que l’on pourrait encore lire aujourd’hui[7]. » Un peu plus tard dans l’entrevue Gadamer affirme que les « intérêts théorético-raciaux » du nazi Oskar Becker sont « absolument légitimes » : « Bien entendu, Becker était un théoricien des races, mais un très bon, de même que son ami Ferdinand Clauß. Le livre Race et âme de Clauß date de l’année 1923, il n’y avait alors pas de nazis[8]. » Ludwig Ferdinand Clauß est aujourd’hui considéré comme un des deux principaux auteurs de la raciologie national-socialiste, avec H. K Günther avec qui il a fondé le journal Rasse en 1934.

Gadamer continua sur sa lancée : « Pourquoi devrait-on, en tant qu’homme qui pense, ne pas avoir compris ce que nous aussi entre-temps nous commençons aussi peut-être à comprendre : ce que c’est que les Arabes, les Indiens, l’Islam, la Chine, le Tibet. Tout cela, on ne peut pourtant pas le comprendre avec nos concepts européens. Est-ce que ce n’est pas un problème philosophique[9]? » Gadamer va conclure en affirmant que les différentes aires culturelles ont des « fondements raciaux[10] ».

Notes

[1] Emmanuel Faye (dir.), Heidegger : le sol, la communauté, la race, Paris Beauchesne, collection « Le Grenier à sel », 2014, p. 19. « Le biographe ne fait nulle concession sur les faits. Mais il a une tendance à l’exonération dans ses commentaires où il multiplie les “cela l’honore” dès lors qu’il peut déceler une once d’écart par rapport au conformisme version IIIe Reich. Jean Grondin force ainsi son récit jusqu’à dépeindre Gadamer en quasi-dissident. Tel qu’il le décrit, cet itinéraire est plutôt celui d’un attentiste qui a profité de l’appel d’air constitué par le renvoi de ses nombreux “amis juifs” chassés de l’université. Une telle présentation fait peu de cas du principe de la responsabilité intellectuelle et de l’exemple déplorable que donne l’image d’une carrière de philosophe se poursuivant tranquillement dans de telles conditions. » (Nicolas Weill, « « Hans-Georg Gadamer. Une biographie”, de Jean Grondin : le philosophe ou l’art de la survie », Le Monde, 13 janvier 2011.)

[2] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 256.

[3] Kurt Hildebrandt, Norm und Entartung des Menschen, p. 268.

[4] Kurt Hildebrandt, Platon. Der Kampf des Geistes um die Macht, Berlin, Georg Bondi, 1933, p. 395 sq.

[5] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338, p. 332.

[6] Hans-Georg Gadamer, « Rezension von Kurt Hildebrandt : Platon. Der Kampf des Geistes um die macht ». Berlin, 1933, GW 5 : 331-338,  p. 331.

[7] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 544.

[8] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[9] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

[10] Das Argument. Zeitschrift für Philosophie und sozialwissenschaften, no 182, 32, Jahrgang, Heft 4, Juli/August 1990 : 543-555, p. 546.

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Le projet de loi 59: un pacte avec le diable

L’idée de modifier les lois afin de protéger la religion contre la critique fait son chemin dans les esprits. Le projet de loi 59 du gouvernement Couillard prévoit une mesure pour armer la Commission des droits de la personne dans sa lutte contre les propos haineux envers un groupe. Le Code criminel du Canada les interdit déjà. La preuve doit écarter tout doute raisonnable, et la jurisprudence définit strictement les propos haineux. Seule la forme la plus extrême d’incitation à la détestation est considérée illégale par les tribunaux. Le gouvernement Couillard voudrait permettre des poursuites pour propos haineux au civil, avec une preuve allégée. Une plainte anonyme suffirait. Le risque est faible, mais il se pourrait qu’une critique contre une religion acerbe, mais bien argumentée puisse être interdite. Le projet de loi est considéré comme une bonne nouvelle par le collectif Québec inclusif[1].

Ce projet de loi est un risque pour la liberté d’expression qu’il est inutile de prendre. Pour mesurer convenablement de l’ampleur de ce risque, il faut savoir que le projet de loi du gouvernement s’inscrit dans le sillage du liberticide Processus d’Istanbul. En 2011, l’Organisation de la coopération islamique (OCI) a obtenu du Conseil des droits de l’homme de l’ONU la résolution 16/18, qui enjoint tous les pays à lutter contre « l’intolérance, les stéréotypes négatifs et la stigmatisation de la religion et de la croyance ». Concrètement, cela signifie inscrire dans le droit international une interdiction de blasphémer. Cette résolution 16/18 a été bien accueillie par la secrétaire d’État Hillary Clinton lors de la deuxième réunion du Processus d’Istanbul à Washington en décembre 2011. L’OCI, dont le siège est situé en Arabie saoudite, exige depuis plus d’une décennie l’adoption d’une loi universelle contre le blasphème[2]. L’OCI condamne l’expression et la diffusion de tout propos jugé offensant à l’endroit de l’islam[3].

Quelques mois plus tôt, le 7 septembre 2011, s’est déroulée à Montréal la Deuxième conférence mondiale sur les religions du monde après le 11 septembre 2001, organisée par l’Université McGill en collaboration avec l’Université de Montréal. Le comité organisateur de l’événement avait indiqué dans un communiqué que la question suivante serait soumise aux participants : « Est-ce que la violation des écritures d’une religion devrait être considérée comme étant équivalente à la violation des écritures de toutes les religions? » Avant même la tenue de l’événement, le comité organisateur de l’événement a publié sur son site la Déclaration universelle des droits de la personne par les religions du monde. En voici deux articles :

Article 12.4 Chacun a le droit que sa religion ne soit pas dénigrée dans les médias ou dans les maisons d’enseignement.

Article 12.5 Il est du devoir de l’adepte de chaque religion de s’assurer qu’aucune religion n’est dénigrée dans les médias ou dans les maisons d’enseignement.

À la fin de la conférence, la résolution suivante a été adoptée :

Que la violation de la sainteté des écritures d’une religion, quelle qu’elle soit, est comparable à la violation de la sainteté des écritures de toutes les religions[4].

Qu’est-ce qu’une violation des saintes écritures? Dire que le Coran est d’origine purement humaine, est-ce violer sa sainteté? Cette conférence a heureusement soulevé l’indignation d’intellectuels éclairés qui comprennent l’importance de la liberté d’expression. Dans une déclaration signée par quatorze intellectuels s’opposant à la Deuxième conférence mondiale sur les religions, on peut lire ceci :

Si ce principe devait être adopté et codifié sous forme de loi, cela ouvrirait la porte à d’innombrables poursuites judiciaires pour blasphème et autres motifs, car il suffirait d’affirmer qu’une critique de la religion constitue un dénigrement pour poursuivre en justice. En fait, cette Déclaration absout à l’avance toutes les religions de quelque critique que ce soit[5].

L’adoption d’une loi restreignant la liberté de critiquer la religion aurait effectivement de graves conséquences. Cela aggraverait une injustice déjà existante. L’article 319.3.b du Code criminel permet de tenir des discours haineux s’ils sont inspirés par la religion. Cela protège ceux qui citent les versets homophobes, misogynes et racistes des textes religieux contre les poursuites pour propagande haineuse. Un curé, un rabbin ou un imam peut ainsi enseigner que ma vie d’homosexuel est « une abomination », tant qu’on ne peut pas prouver qu’il met ses ouailles dans un esprit de détestation.

Avec le projet de loi 59, un gai qui critique l’homophobie de l’islam pourrait être poursuivi et condamné, mais pas le musulman qui va dire publiquement que les homosexuels sont des pervers en invoquant le Coran. On protégerait les religieux homophobes contre la poursuite, mais on poursuivrait les homosexuels qui critiquent la religion.

Les croyants de toutes confessions doivent apprendre à ne pas s’identifier à leurs croyances. Être une personne, ce n’est pas être un ensemble de croyances. Ce sont les personnes qu’il faut respecter, pas leurs croyances. Vous avez le droit de croire ce que vous voulez dans l’exacte mesure où j’ai le droit de dire que vos croyances sont complètement stupides et ridicules. Être contre cela, c’est être contre la démocratie. Le gouvernement Couillard doit abandonner son projet de loi liberticide. La vigueur d’une démocratie peut se mesurer au respect qu’elle accorde aux blasphémateurs.

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[1] http://www.newswire.ca/fr/story/1553777/quebec-inclusif-salue-le-projet-de-loi-sur-la-neutralite-de-l-etat-et-invite-le-gouvernement-et-la-population-a-tenir-des-debats-respectueux [page consultée le 17 juillet 2015]

[2] Nina Shea, « A perverse “process” », New York Post, 17 décembre 2011.

[3] http://cnsnews.com/news/article/religious-tolerance-resolution-backed-obama-administration-aligns-islamic-bloc-s [page consultée le 20 juillet 2014].

[4] http://gcwr2011.org/fr/resolutions.htm [page consultée le 20 juillet 2014].

[5] http://pointdebasculecanada.ca/actualites/un-appel-a-luniversite-mcgill-et-a-luniversite-de-montreal-pour-quelles-appuient-la-liberte-dexpression/.

Auteurs de manuels scolaires, soyez plus rigoureux!

Jean-Claude St-Onge fait partie des quelques trop rares professeurs de philosophie au collégial à oser mettre leurs idées de l’avant. Il se démarque par des idées progressistes et sa critique sociale. Il a publié aux Éditions Écosociété et semble partager leurs valeurs. Son écriture est beaucoup plus intéressante que d’autres « spécialistes » du manuel scolaire. Malheureusement, on ne peut pas dire que son manuel La condition humaine[1] soit un exemple de rigueur.

En 2013, j’avais publié une critique de La condition humaine où je mentionnais que St-Onge avait utilisé une fausse citation de Dawkins et j’avais proposé une traduction qui me semblait plus juste de la phrase de la préface de The selfish gene qui est utilisée dans la première partie de la citation apocryphe de St-Onge[2].

En effet, dans la quatrième édition de son manuel, St-Onge place cette citation de Dawkins en exergue au chapitre intitulé « Le déterminisme : sommes-nous programmés? » qui porte sur le déterminisme génétique :

Nous sommes des « robots aveugles » contenant des gènes qui nous contrôlent corps et esprit.

J’aurai dû dire une citation qu’il attribue à Dawkins, car Dawkins n’est pas un déterministe génétique :

il est faux – et par ailleurs il s’agit d’une erreur très répandue – de supposer que les traits génétiquement hérités soient par définition fixes et impossibles à changer. Nos gènes peuvent nous apprendre à être égoïstes, mais nous ne sommes pas obligés de leur obéir toute notre vie. Il se peut seulement que l’altruisme nous soit plus difficile à apprendre que si nous étions génétiquement programmés à avoir un tel comportement. De tous les animaux,  seul l’homme est dominé par la culture, les influences qu’il a subies et apprises[3].

Dawkins n’a jamais écrit que les gènes nous contrôlent corps et esprit. La citation placée en exergue est une fabrication. Elle reprend l’idée que nous sommes des robots programmés à l’aveuglette que l’on retrouve dans la préface à l’édition de 1976 de The Selfish Gene :

We are survival machines — robot vehicles blindly programmed to preserve the selfish molecules known as genes.

L’idée que nos gènes nous contrôlent corps et esprit vient d’une fausse traduction que l’on retrouve, par exemple, dans Not in Our Genes de Rose, Kamin et Lewontin (p. 287) :

[Ils] nous contrôlent, corps et âme.

Dawkins n’a pas écrit que les gènes nous contrôlent, il a écrit (The Selfish Gene, chapitre 2) que les gènes nous ont créés :

They are in you and me; they created us, body and mind; and their preservation is the ultimate rationale for our existence.

Dawkins déplore lui-même le contre-sens dans une note de la seconde édition de son ouvrage :

Dans le contexte de ce chapitre, je pense que ce que je voulais dire par «créé» est évident et que c’était très différent de «contrôlent». N’importe qui peut voir facilement que les gènes ne contrôlent pas leurs créations au sens fort du «déterminisme» objet de la critique. Nous les défions sans effort (enfin, presque) chaque fois que nous utilisons la contraception[4].

St-Onge a donc mélangé deux extraits de Dawkins, dont un mal traduit, pour fabriquer un exergue qui fait passer Dawkins pour un déterministe génétique enragé.

Lorsque j’ai publié ma critique en 2013, m’a accusé d’exagérer et d’être de mauvaise foi. On m’a dit que j’ai des exigences de rigueur trop élevées pour un manuel destiné à l’enseignement collégial. Dans la cinquième édition du manuel, publié en 2015, St-Onge (ou l’éditeur) a remplacé la citation apocryphe par la traduction que j’avais proposée dans mon article.

Morale de l’histoire : ne jamais citer les citations d’un autre sans aller vérifier son exactitude dans l’œuvre originale.

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[1] Jean-Claude St-Onge, La condition humaine. Quelques conceptions de l’être humain, 4e édition, Gaëtan Morin éditeur, Montréal, 2011.

[2] François Doyon, « L’auteur d’un manuel scolaire falsifie des citations pour présenter Richard Dawkins comme un misogyne », https://www.ababord.org/L-auteur-d-un-manuel-scolaire

[3] Richard Dawkins, Le gène égoïste, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 40.

[4] Richard Dawkins, Le gène égoïste, Paris, Odile Jacob, 2003, p. 361-362.

L’arnaque bio

Les aliments biologiques sont très en vogue. Certains en consomment simplement parce qu’ils croient qu’ils sont meilleurs pour la santé et l’environnement, d’autres y voient aussi un acte politique. Mais avant de payer plus cher pour des aliments biologiques ou avant de vous sentir coupable de ne pas être assez riche pour être un bon citoyen (car si acheter c’est voter, les pauvres n’ont pas les moyens d’être d’aussi bons citoyens que les mieux nantis[1]), il faut savoir trois choses.

Premièrement, il n’a jamais été prouvé que les aliments biologiques sont plus nutritifs. Une méta-analyse de plus de 150 études, publiée en Allemagne en 1997, a montré qu’il n’y a pas de différence significative entre la valeur nutritionnelle des aliments biologiques et ceux issus de l’agriculture conventionnelle[2].  Les résultats de cette méta-analyse sont confirmés par une étude de 2010 : « there is insufficient evidence to recommend organic over conventional vegetables[3]. » Une méta-analyse de 2012 publiés par des chercheurs de l’université de Stanford confirme celle de 1997 : « The published literature lacks strong evidence that organic foods are significantly more nutritious than conventional foods[4]. » De plus, une étude publiée en 2012 par l’Université Aarhus au Danemark conclut que la consommation à long terme d’aliments biologiques ne fait pas une grande différence du point de vue de la santé : « the differences in dietary treatments composed of ingredients from different cultivation systems did not lead to significant differences in the measured health biomarkers, except for a significant difference in plasma IgG levels[5]. »

Deuxièmement, le risque qu’il se retrouve des résidus de pesticides détectables sur les aliments biologiques est seulement réduit de 30 % et la différence concernant le risque de dépasser les seuils permis est insignifiante[6].

Troisièmement, c’est un fait que grâce à la mécanisation, au développement de meilleures techniques d’irrigation, mais aussi grâce aux engrais chimiques et aux pesticides, la production mondiale de céréales a plus que doublé entre 1961 et 2001, une augmentation largement issue de la croissance du rendement par hectare et non pas de l’accroissement de la superficie des terres cultivables[7]. Vouloir remplacer l’agriculture conventionnelle par l’agriculture biologique est irresponsable dans notre contexte mondial de croissance démographique, car il n’a pas été démontré de façon claire que l’agriculture biologique est aussi productive que l’agriculture conventionnelle, comme le dit une méta-analyse publiée en 2012 : « organic yields are typically lower than conventional yields. But these yield differences are highly contextual, depending on system and site characteristics, and range from 5% lower organic yields (rain-fed legumes and perennials on weak-acidic to weak-alkaline soils), 13% lower yields (when best organic practices are used), to 34% lower yields[8] ». Cette moindre productivité s’explique par la moindre efficacité des moyens biologiques de lutte contre les mauvaises herbes et les maladies. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas une marge de progrès et de recherches, mais en attendant, encourager l’agriculture biologique, c’est encourager la déforestation (cela prend une plus grande superficie de terre agricole pour produire la même quantité de nourriture), ce qui a des conséquences environnementales peut-être encore plus dévastatrices que celles résultant de l’usage des engrais et des pesticides[9].

On va me dire que la solution passe par la réduction de notre consommation de viande. Hélas, la diminution de notre consommation de viande ne pourra pas vraiment compenser les effets négatifs de l’augmentation de la consommation de viande que l’on observe dans les pays émergents. Et dans les pays en voie de développement, cette augmentation de la consommation de viande est une excellente chose, car la population souffre de graves problèmes de carences. On peut donc raisonnablement douter de la capacité de l’agriculture biologique à nourrir la planète dans un contexte de croissance démographique (9 milliards d’êtres humains sont prévus en 2050). Et c’est sans compter toutes les terres agricoles qui sont accaparées pour la production des biocarburants destinés à faire rouler les voitures « vertes » des petits bourgeois bien pensants.

Le bio, un truc marketing pour vendre des produits inutilement plus cher? Bien des gens pensent que les produits biologiques sont de meilleure qualité. C’est ce que laissent entendre des organismes comme Équiterre. Or, dans l’état actuel de nos connaissances, il est possible que les consommateurs de produits biologiques paient plus cher pour des produits qui ne sont pas meilleurs. On rétorquera peut-être qu’il est aussi possible qu’ils paient plus cher pour développer de nouvelles pratiques. Ainsi, en plus d’une bonne conscience, les consommateurs, souvent sans le savoir, paient aussi pour encourager l’adoption de pratiques agricoles, qui jusqu’à présent, n’ont toujours pas démontré leur efficacité… Un avantage bien petit pour une considérable différence de prix! Il me semble malhonnête que les organismes et les personnes qui font la promotion des produits biologiques n’admettent pas ouvertement ces faits. Les consommateurs soucieux de leur conscience se font tromper sur la valeur réelle des produits qu’ils achètent et ne font peut-être qu’inciter les agriculteurs à choisir un mode de culture moins productif pour obtenir une certification biologique qui permet aux biens nantis de s’acheter une bonne conscience.

Texte publié originellement dans Québec sceptique, no 87, 2015.

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[1] Sans parler du fait que 40 % des Montréalais n’ont pas accès à de bons fruits et légumes dans un rayon de 500 mètres de leur domicile. Faut-il avoir une voiture pour être un bon citoyen? (Sara Champagne, « Des “déserts alimentaires” à Montréal », La Presse, 27 octobre 2013).

[2] Woese, K., D. Lange, C. Boess et K. Werner Bogl, 1997.  » A Comparison of Organically and Conventionally Grown Foods – Results of a Review of the Relevant Literature. » J. Sci. Food Agric. 74 : 281-293.

[3] Hoefkens C, Sioen I, Baert K, De Meulenaer B, De Henauw S, Vandekinderen I, Devlieghere F, Opsomer A, Verbeke W, Van Camp J., “Consuming organic versus conventional vegetables: the effect on nutrient and contaminant intakes”, Food Chem Toxicol., 2010 Nov;48(11) : 3058-66.

[4] Crystal Smith-Spangler, Margaret L. Brandeau, Grace E. Hunter, J. Clay Bavinger, Maren Pearson, Paul J. Eschbach, Vandana Sundaram, Hau Liu, Patricia Schirmer, Christopher Stave, Ingram Olkin, Dena M. Bravata; « Are Organic Foods Safer or Healthier Than Conventional Alternatives?A Systematic Review”, Annals of Internal Medicine, 2012 Sep;157(5) : 348-366.

[5] Maja M. Jensen, Henry Jørgensen, Ulrich Halekoh, Jørgen E. Olesen, and Charlotte Lauridsen, “Can Agricultural Cultivation Methods Influence the Healthfulness of Crops for Foods?”, Journal of Agricultural and Food Chemistry, 2012, 60 (25), 6383-6390.

[6] Crystal Smith-Spangler, Margaret L. Brandeau, Grace E. Hunter, J. Clay Bavinger, Maren Pearson, Paul J. Eschbach, Vandana Sundaram, Hau Liu, Patricia Schirmer, Christopher Stave, Ingram Olkin, Dena M. Bravata; « Are Organic Foods Safer or Healthier Than Conventional Alternatives?A Systematic Review”, Annals of Internal Medicine, 2012 Sep;157(5) : 348-366.

[7] Food and Agriculture Organization, 2002. Internet database: http://www.fao.org. et PJ. Gregory, J.S.I. Ingram, « Global change and food and forest production: future scientific challenges », Agriculture, Ecosystems and Environment, 82 (2000), p. 3-14.

[8] Verena Seufert, Navin Ramankutty, Jonathan A. Foley, « Comparing the yields of organic and conventional agriculture », Nature, 25 avril 2012.

[9] Anthony Trewavas, “Urban myths of organic farming”, Nature, 410 (22 March 2001), 409-410.

L’échelle de Dawkins

Les jugements sur l’existence de Dieu peuvent se situer entre les deux extrêmes opposés de la certitude. Ce spectre est continu, mais on peut le graduer avec les sept jalons suivants.

 Dieu = Intelligence surnaturelle et surhumaine qui a délibérément conçu et créé l’univers et tout ce qu’il contient.

 1. THÉISME PUR ET DUR :

La probabilité de l’existence de Dieu est de 100 %. Je sais que Dieu existe.

2. THÉISME DE FAIT :

Il est très probable que Dieu existe, mais pas à 100 %. Je ne suis pas absolument certain, mais je crois fortement en Dieu et je mène ma vie en faisant comme s’il existait.

3. AGNOSTICISME AVEC TENDANCE AU THÉISME :

La probabilité que Dieu existe est à peine supérieure à 50 %. Je suis très incertain, mais j’ai tendance à croire que Dieu existe.

4. AGNOSTICISME IMPARTIAL :

La probabilité que Dieu existe est exactement de 50 %. L’existence de Dieu et sa non-existence sont exactement aussi probables l’une que l’autre.

5. AGNOSTICISME AVEC TENDANCE À L’ATHÉISME :

La probabilité que Dieu existe est à peine inférieure à 50 %. Je suis très incertain, mais j’ai tendance à croire que Dieu n’existe pas.

6. ATHÉISME DE FAIT :

Il est très probable que Dieu n’existe pas, mais pas à 100 %. Je ne suis pas absolument certain, mais je crois que l’existence de Dieu est très improbable et je mène ma vie en faisant comme s’il n’existait pas.

7. ATHÉISME PUR ET DUR :

La probabilité de l’existence de Dieu est de 0 %. Je sais que Dieu n’existe pas.

Référence : Richard Dawkins, Pour en finir avec Dieu, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 59.

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Existe-t-il un vrai islam?

À chaque fois qu’un attentat ou une tuerie est commis par des individus sincèrement persuadés d’agir au nom d’Allah, il se trouve des gens pour dire automatiquement que ces criminels ne se réclament pas du vrai islam et que l’islam est une religion de paix. Par exemple, Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal et membre du collectif Québec inclusif, a écrit ceci sur son profil Facebook le lendemain des attentats du 13 novembre dernier : « Pourquoi ne pas associer l’islam à toute cette merde? Parce qu’il ne faut pas associer une religion à toutes les phrases du texte ancien. Parce qu’on peut associer sa foi musulmane à la phrase qui dit dans le Coran de ne pas tuer la personne humaine. »

La noble intention qui motive cette déclaration est d’éviter les généralisations qui attiseraient la haine contre les musulmans. Il est vrai que ce n’est pas parce qu’il y a des terroristes qui sont musulmans que tous les musulmans sont terroristes. On nous répète qu’il ne faut pas associer l’islam au terrorisme pour éviter la propagation de la haine contre tous les musulmans. Mais est-il vrai que le terrorisme de l’État islamique n’a rien à voir avec l’islam?

Seymour a raison de dire qu’on ne peut pas associer l’islam à toutes les phrases du Coran, et c’est parce que le Coran se contredit. La cohérence n’est pas la première vertu du Coran. C’est une caractéristique qu’il partage avec la Bible qui l’inspire. Ces Écritures saintes sont incohérentes, car il est possible d’y trouver des versets justifiant une chose et son exact contraire. Celui qui veut croire que l’islam est une religion de paix n’a qu’à picorer le Coran pour y prélever les extraits suivants :

« Pas de contrainte en religion! » (Sourate 2, verset 256)

« Tu n’exerces sur eux [les mécréants] aucune contrainte. » (Sourate 50, verset 45)

« En vérité, celui qui aura tué un seul homme, sans que celui-ci ait commis un meurtre ou des dépravations sur la terre, est considéré comme s’il avait tué l’humanité tout entière, et celui qui aura sauvé la vie d’un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé la vie à l’humanité tout entière. »  (Sourate 5, verset 32)

Ce dernier extrait est celui auquel Seymour fait référence lorsqu’il dit « qu’on peut associer sa foi musulmane à la phrase qui dit dans le Coran de ne pas tuer la personne humaine. » Mais Seymour semble oublier que cette phrase précise que les personnes qu’il ne faut pas tuer sont celles qui ne sont pas coupables de meurtre ou de dépravation. Elle n’interdit pas de tuer les autres. J’imagine que Seymour répondrait qu’il ne faut pas associer une religion à toutes les parties de la phrase la plus pacifique de son texte sacré, qu’il est, dans le cas précis qui nous occupe, préférable de remplacer ce qui est entre les virgules par des points de suspension, comme on l’a vu sur une pancarte lors d’une manifestation à Paris en janvier dernier[1]. Car sinon le passage le plus angélique du Coran (c’est en tous les cas le plus souvent cité par ceux qui clament que l’islam est une religion de paix) laisse entendre que tuer un meurtrier ou un dépravé (un homosexuel?) pourrait être correct. Ceux qui veulent croire que l’islam est une religion violente n’auraient en effet pas à picorer bien loin, car le verset qui suit celui condamne le meurtre des non-meurtriers et des non-dépravés dégouline de haine :

« La rétribution de ceux qui font la guerre à Dieu et à Son Envoyé et de ceux qui sèment le désordre sur la terre est qu’ils soient tués ou crucifiés, ou que leurs mains et leurs pieds opposés soient coupés, ou encore qu’ils soient expulsés du pays. Ce sera pour eux l’ignominie dans ce monde et un terrible châtiment dans la vie future. » (Sourate 5, verset 33)

Généralement, ceux qui veulent prouver que l’islam est une religion de haine citent aussi les deux versets suivants :

« Je vais jeter l’effroi dans les cœurs des mécréants; frappez-les au cou et frappez-les sur chaque phalange des doigts. » (Sourate 8, verset 12)

« À l’expiration des mois sacrés, tuez les polythéistes partout où vous les trouverez : capturez-les, assiégez-les et dressez-leur des embuscades. » (Sourate 9, verset 5)

Nous avons un problème de cohérence : dans le Coran, on trouve des versets qui commandent de laisser tranquille les non-musulmans et on en trouve qui commandent de les combattre et même de les tuer. L’islam est-il une religion de paix ou une religion de guerre?

Le Coran nous offre lui-même une solution pour résoudre cette apparence de contradiction, grâce aux versets suivants :

« Nous n’abrogerons aucun verset ni n’en ferons effacer un seul de ta mémoire sans le remplacer par un autre, meilleur ou semblable. » (Sourate 2, verset 106)

« Lorsque Nous remplaçons un verset par un autre verset, et Dieu sait parfaitement ce qu’Il révèle, ils disent : “Tu n’es qu’un imposteur!” Non, mais la plupart d’entre eux ne savent rien. » (Sourate 16, verset 101)

Depuis les premiers siècles de la civilisation musulmane, ces deux versets sont le fondement de la règle d’abrogation. Comme l’explique Richard Bell, spécialiste des langues arabes à l’Université d’Édimbourg, dans son livre Introduction to the Qur’an, lorsqu’il y a deux versets qui se contredisent, le verset révélé plus tard a préséance sur le verset révélé plus tôt, selon l’ordre chronologique de la révélation établi par les savants de l’islam. C’est la règle d’abrogation qui explique que plusieurs musulmans ne boivent pas d’alcool : bien que le Coran autorise en plusieurs endroits sa consommation, le dernier passage révélé portant sur l’alcool interdit d’en boire.

En ce qui concerne nos versets violents, les Sourates 2, 8 et 9 sont des sourates de Médine là où Mahomet a passé la deuxième partie de sa carrière prophétique, après avoir quitté la Mecque. La sourate 9 est l’avant-dernière à avoir été révélée. Or, dans la sourate 110, la dernière sourate selon l’ordre chronologique, rien n’abroge le commandement de tuer les polythéistes et le commandement de combattre les mécréants : « Lorsque le triomphe de Dieu ainsi que la victoire arrivent; lorsque tu vois les gens entrer en masse dans la religion de Dieu, célèbre les louanges de ton Seigneur et implore Son pardon, car, en vérité, Il aime à pardonner au pécheur repentant. »

Si l’on suit la règle de l’abrogation comme le font (parfois sans le savoir) les musulmans qui ne boivent pas d’alcool, il faudrait conclure que le Coran ordonne aux musulmans de combattre les mécréants, ce qui donnerait raison à ceux qui pensent que l’islam est une religion intolérante et violente.

Mais puisque la majorité des musulmans ne combattent pas les mécréants, cela veut dire que la majorité des musulmans ne suivent pas la règle d’abrogation, du moins lorsqu’elle conduit à justifier la violence. La majorité des musulmans font le choix d’être pacifiques et picorent les versets pacifiques du Coran pour nous prouver que l’islam est une religion de paix.

Cependant, ce fait heureux n’autorise personne à affirmer que l’islam des terroristes n’est pas le vrai islam. Les terroristes peuvent aussi picorer le Coran pour y trouver ce qui justifie leur violence et ils peuvent même invoquer la traditionnelle règle d’abrogation pour renforcer leur argumentation. Pour être équitable, on ne peut pas accepter qu’un musulman interprète le Coran comme il le veut et refuser ce même droit à un autre. Si on accepte que chacun puisse interpréter le Coran, l’islam de l’État islamique n’est pas moins islamique que l’islam des musulmans pacifiques.  J’aime bien l’approche de Graeme Wood,  elle consiste à ne pas se prononcer normativement sur ce qu’est l’islam en soi et simplement reconnaître que l’interprétation qu’en fait l’État islamique est cohérente avec ce qu’on considère comme certaines traditions de l’islam[2].

S’il faut éviter d’amalgamer tous les musulmans au terrorisme parce que chaque musulman peut donner le sens qu’il veut au Coran en ne comprenant au sens littéral que les versets pacifiques et ainsi être musulmans sans pour autant prôner la violence, cela veut dire aussi que l’interprétation du musulman terroriste, qui préfère prendre au sens littéral les versets violents, est aussi légitime. Lorsqu’on a une conception relativiste de la religion, on ne peut pas parler d’un vrai islam sans se contredire. Autrement dit, si on accepte que chacun ait droit à sa définition personnelle de l’islam, comme on accepte qu’un individu puisse donner un sens personnel aux symboles religieux, parler d’un vrai ou d’un faux islam n’a pas de sens. Il est donc absurde de dire, comme on l’entend après chaque carnage islamiste, que ce n’est pas là l’œuvre du vrai islam.

Note : Les citations du Coran sont tirées de la traduction de Hachemi Hafiane, Le Saint Coran et la traduction du sens de ses versets en claire langue française, Paris, Presses du Châtelet, 2010. Cette traduction est préfacée par Hocine Raïs, professeur de civilisation et de théologie musulmane à l’Institut al-Ghazali de la Grande Mosquée de Paris.

[1] http://www.lemonde.fr/societe/article/2015/01/12/hier-la-france-a-repris-la-bastille_4554050_3224.html#RWjFGFAp8Uoijzcl.99

[2] http://www.samharris.org/blog/item/the-true-believers

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